Slock.it : la promesse des objets connectés sur la blockchain

Logo de slock.itFondée par Simon Jentzsch, Christoph Jentzsch et Stephan Tual, la société Slock.it a pour ambition de « créer l’infrastructure de la future économie du partage ». Leur slogan est simple : « louez, vendez ou partagez tout ce que vous voulez ». Sur la blockchain Ethereum, bien entendu.

Le 23 décembre, Stephan Tual est venu à Paris présenter Slock.it à un parterre de passionnés et répondre à leurs questions, en français s’il vous plait… L’occasion de présenter en détail ce projet. Pour les intéressés, la vidéo de l’intervention complète de Stephan Tual est disponible sur le site bitcoin.fr.

La promesse

Derrière ce slogan, un concept simple : lier les objets physiques avec la blockchain Ethereum, pour que des smart contracts puissent interagir avec eux. L’objectif est de démultiplier les possibilités offertes par la blockchain en lui permettant d’agir directement dans la vie de tous les jours, par l’intermédiaire de ces objets. Les objets peuvent être divers : une serrure de porte, un vélo, une imprimante, une machine à laver…

Le lien créé entre l’objet et la blockchain Ethereum ouvre des possibilités nouvelles : une qu’il y est connecté, il devient très simple de louer, prêter, vendre cet objet sur la blockchain, avec tous les avantages que la technologie procure : immuabilité, sécurité, fiabilité, etc.

L’exemple le plus souvent repris par les fondateurs de la société lors de leurs présentations est celui de la location d’appartement : si vous connectez la serrure de votre porte à la blockchain, vous pouvez lier cette serrure à un smart-contract de location.

Lorsque que quelqu’un veut utiliser votre appartement, il paye le prix de la location au contrat qui est lié à votre serrure sur la blockchain.

Une fois le paiement effectué, la porte s’ouvre automatiquement pour la personne qui a réglé la location, pendant la durée correspondant au paiement.

En pratique, tout est géré par des smart-contracts de façon transparente, la location se fait par l’intermédiaire d’une dApp et le paiement se fait en ethers. Slock.it travaille cependant à l’intégration de moyens de paiement classiques comme la carte bleue avec des partenaires commerciaux. Dans ce cas les euros seront automatiquement converti en cryptomonnaie, et vice versa.

Le tout est contrôlé par une application sur le smartphone ou un site internet, de façon transparente pour l’utilisateur qui aura à gérer uniquement une interface web classique.

Un fonctionnement similaire peut aussi être imaginé pour louer un vélo, une machine à laver, une voiture, etc.

Le tiers de confiance disparait donc de l’équation : les objets « se louent eux mêmes », selon l’expression de Stephan Tual…

Les moyens

Pour réaliser sa promesse, la société Slock.it a développé une série de concepts et de prototypes qui permettent d’envisager dès aujourd’hui la façon dont les choses pourraient se mettre en place (si tout se passe bien).

D’abord, il y a les objets connectés proprement dits. En théorie, n’importe quel objet fait l’affaire. Le système Slock.it est compatible avec les standards les plus courants utilisés par les objets existants (ZigBee, Z-Wave, Bluetooth LE ou Wi-Fi) et des objets conçus spécifiquement pour Slock.it sont en cours de conception, notamment un système de cadenas qui donne son nom à la société, le slock (un cadenas intelligent, « smart, safe and secure lock »).

ethereum_computer_networkEnsuite, les objets sont connectés à la blockchain par l’intermédiaire d’un ethereum computer (dont la dénomination est amenée à changer pour le grand public). L’ethereum computer est le « hub » sur lequel se connectent les objets, et il fait tourner une copie de la blockchain Ethereum pour y relier les objets. L’ordinateur Ethereum aura d’autres utilisations que celle-ci, mais elles sont plus techniques (voir le site officiel pour plus d’info).

Il y a enfin les smart contracts. Une fois l’objet connecté, l’Ethereum computer lui attribue un identifiant unique sur la blockchain, auquel est associé un smart contract. Celui-ci est programmé par le propriétaire de l’objet qui en définit les conditions d’utilisation. Par exemple, il est possible d’imprimer 20 pages de l’imprimante en payant 0,1 ether. Ou encore l’ouverture de la porte de l’appartement pour une nuit coûte 4 ether.

Une fois l’ensemble de ces conditions déployées sur la blockchain, le contrat peut s’activer automatiquement, sans intervention du propriétaire de l’objet. Il devient possible de louer son appartement, son vélo ou n’importe quoi d’autre sans être présent.

Les créateurs de Slock.it voient déjà plus loin qu’une simple location : les smart contracts peuvent contenir plus d’une transaction pour chaque objet. Ainsi, ils envisagent qu’un contrat d’assurance soit automatiquement lié au contrat de location pour éviter toute mauvaise surprise pour la personne qui met ainsi ses objets à disposition d’inconnus. Ou qu’un contrat avec une société de nettoyage soit automatiquement exécuté après chaque location, payant automatiquement le montant de l’intervention et ouvrant automatiquement la porte à la personne responsable d’effectuer ce nettoyage…

Pour concrétiser ces projets, Slock.it s’est d’ores et déjà associé avec des entreprises telles que Samsung et Canonical pour la partie technique, SafeShare (une compagnie d’assurance spécialisée dans l’économie du partage) pour les garanties, RWE (une société fournisseur d’électricité en Allemagne), etc. D’après Stephan Tual, la société Slock.it est aussi en discussions avec de nombreux autres interlocuteurs, y compris des acteurs déjà installés sur le marché de la location d’objets ou d’immeubles.

dao_synergyQuant au financement de l’activité, il sera aussi décentralisé, et très expérimental. Une DAO (decentralized autonomous organization) sera bientôt déployée, DAO à laquelle toute personne intéressée pourra participer. C’est la DAO qui financera et gèrera les projets de Slock.it, en échange d’une rémunération sur les transactions générées. Un travail considérable a d’ores et déjà été abattu pour la définition de la DAO, de son fonctionnement, etc. Il sera à peu près celui décrit dans cet article. Les détails sur les conditions de la vente des tokens du DAO et son fonctionnement sont résumés dans un livre blanc (en anglais), et dans la FAQ du site Slock.it. Pour l’instant, la date de la vente des tokens de la DAO n’a pas été dévoilée, mais elle est imminente. Le début de la vente fera l’objet d’une brève sur ce site.

Les défis

Ce projet suscite de nombreux questionnements, sur sa pertinence même et sur ses limitations potentielles. Les plus évidents sont envisagées ici.

La confiance. Tout le projet repose sur cette confiance accordée par les utilisateurs : confiance dans la technologie Ethereum, confiance dans les objets connectés, confiance dans les smart-contracts, confiance dans la DAO… Pour accepter de mettre en location quelque chose d’aussi important que son appartement de façon décentralisée, il faut avoir une entière confiance dans le système mis en place. Sans cela, personne ne l’utilisera.

Sur ce point, Slock.it fait naturellement des efforts importants : l’ensemble des smart-contracts développés sont open-source et consultables sur GitHub. Ceux de la DAO sont décrits dans le livre blanc. De nombreux détails sur l’activité et le fonctionnement sont fournis sur leur site, leur FAQ et dans leur blog sur lequel de nombreux points plus ou moins techniques sont abordés à destination des non-techniciens.

Tout ceci est en anglais, mais Stephan Tual est francophone et répond aussi facilement aux questions. Il est présent sur le slack de Slock.it et celui de cryptofr.com.

Ce problème de la confiance se pose naturellement sur tous les projets sur la blockchain, Ethereum ou autre. Sur ce point, il semble évident que des organismes de certification de smart contracts et de DAO vont émerger plus ou moins rapidement. Slock.it semble d’ailleurs envisager de développer cette activité lorsque la société aura acquis une légitimité dans le domaine (c’est à dire quand et si tout se sera bien passé), selon les indices laissés par Stephan Tual pendant la conférence.

L’intérêt de la décentralisation. Ce point est le corollaire du premier. Puisque la décentralisation nécessite une confiance accrue, on peut s’interroger sur l’intérêt réel de fonctionner sur la blockchain Ethereum. Pourquoi un système de cadenas connectés reliés à des serveurs chez AirBNB par exemple ne seraient pas plus efficaces et pertinents ? Le tout serait déjà relié à un système qui fait ses preuves, et les utilisateurs peuvent facilement se retourner contre AirBNB en cas de problème, etc.

A cela, Slock.it rétorque avec les avantages de la blockchain : l’immuabilité des écritures, la sécurité du réseau, le fait que les serveurs ne soient jamais hors ligne… Le système Slock.it, une fois en place, est virtuellement impossible à arrêter. AirBNB peut être en panne, être piraté, être fermé dans un pays qui met en place des lois contraignantes… Rien de tout cela sur la blockchain.

Ensuite, il y a l’argument du cout. Ceci sera à vérifier, mais la blockchain Ethereum permet théoriquement de réduire drastiquement les couts de fonctionnement et les couts de transaction en réduisant les frais techniques et le nombre d’intermédiaires.

En résumé, et si tout se passe bien, la blockchain Ethereum fait mieux et moins cher, mais en posant la problématique de la confiance en la technologie.

Les risques juridiques. Dans la mesure où les objets connectés sur la blockchain vont avoir prise dans le monde réel (ou « meatspace« ), la question des risques juridiques du projet est significative. La société Slock.it semble consciente de ces problématiques, mais celles-ci sont adressées de façon radicales : dans la mesure où les relations et conflits sont gérés par les smart contracts, la société considère que les risques juridiques sont virtuellement inexistants : en utilisant le contrat, on accepte l’ensemble des conséquences du contrat, sans possibilité de contester les conséquences de ceux-ci.

Ceci semble un petit peu expéditif. D’une part, un juriste sait que le contrat n’est pas une loi immuable: les conditions dans lesquelles le contrat a été signé déterminent l’étendue de sa validité, et dans certains cas le juge est autorisé à en changer les termes. Par exemple, un contrat signé sous la contrainte ou en réalisant une erreur grossière peut être considéré comme non exécutable, un contrat aux termes duquel un consommateur est abusé n’est pas valable et ne peut pas être exécuté tel quel, etc.

Sur la blockchain, certes, c’est différent : tout contrat s’exécute tel qu’il a été prévu. Mais les clients de Slock.it qui estimeront avoir été floués (il y en aura) essayeront de contester la validité des contrats. Que décideront les juges qui auront à se prononcer sur ces contrats ? Quelle réaction du législateur ? Tout ceci est encore très prospectif, mais il semble pour le moins idéaliste de considérer que tout se passera toujours pour le mieux…

Au-delà de la validité et l’exécution des contrats, la problématique de la responsabilité sera également déterminante. Imaginons qu’une personne utilisant un appartement loué de façon décentralisée démarre un incendie dans cet appartement, qui fait une victime dans l’immeuble. Qui est responsable ? Qui paye l’indemnité et rembourse les dégats ? Le propriétaire ? Il n’avait pas le contrôle de l’appartement quand l’incendie s’est produit. Le locataire ? Mais il n’a pas formellement signé de contrat de location et a juste obtenu l’accès à l’ouverture de la porte. Et si le locataire n’a pas donné sa véritable identité ? Qui contrôle ? Nul doute que les assurances qui seront appelées en garantie dans ces sinistres vont s’assurer d’épuiser tous les recours juridiques dont elles disposent pour éviter de payer quoi que ce soit…

Des problèmes se poseront également au niveau règlementaire (quid des obligations légales qui pèsent sur les bailleurs, des règles KYC, etc.), fiscal (qui paye des impôts et comment ?, quelle est la nature des revenus ? quel Etat peut taxer ?) voire pénal.

Ces questions doivent encore être éclaircies, à la fois par Slock.it et par les législateurs et juges de chaque pays. Elles vont en tout cas se poser dans un futur relativement proche, et il faudra être attentif aux réponses apportées.

Les garanties. La question des garanties sur les biens prêtés est essentielle. Que se passe-il si quelqu’un vandalise l’appartement qu’il a loué de façon décentralisée ? Vole le vélo ? Le cadenas ? Met le feu ?

Sur ce point, Stephan Tual indique que la société a déjà noué un partenariat avec une compagnie d’assurance, qui assurera automatiquement l’ensemble des transactions effectuées si on le souhaite. Un système de consignation en garantie est également envisagé. Les détails précis seront connus lors du lancement effectif de l’activité.

Le fonctionnement effectif de la DAO. Puisque la société sera financée et « dirigée » par la DAO, la question du fonctionnement de celui-ci et de ses relations avec Slock.it est essentielle. Sur ce point, de nombreux efforts de documentations ont été faits (voir le livre blanc), mais rien ne vaudra la confrontation à la réalité. Les premiers mois de fonctionnement de la DAO Slock.it seront a priori déterminants sur la confiance apportée dans ce modèle de gouvernance.

Pour en savoir plus

Quelques liens (en anglais) pour en savoir plus sur Slock.it :

 

Les vidéos de présentation du projet

  • En anglais (vidéo du site officiel)

 

Et enfin quelques articles en français sur le sujet :

Simon Polrot

Créateur du site. Avocat. Passionné par la blockchain et Ethereum en particulier. Je m'intéresse plus particulièrement aux impacts de la technologie sur la société contemporaine, et aux nouvelles pratiques juridiques qui en découleront. Tip : 0x7d1cd61f6153efd679963d101c5c49374989c7e7

2 Réponses

  1. Marco dit :

    Bravo pour le compte-rendu complet et les bonnes références 🙂

  2. Gautier dit :

    Article très clair, bravo !

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