Qui possède ma DAO ?

Les certificats d’actions matérialisent la propriété d’une entreprise

En tant qu’entrepreneur, j’ai eu ma part de discussions tendues concernant la répartition des actions entre co‐fondateurs, les clauses de dilution dans les contrats d’investissement, ou les limites fixées par les investisseurs à ce que l’équipe de direction peut réellement faire. Néanmoins, comme la plupart des entrepreneurs, j’apprécie le sentiment de liberté associé à la création d’entreprise, l’autonomie dans la prise de décision, et la possibilité de bénéficier largement du fruit de mes efforts en cas de succès.

Quand j’ai commencé à m’impliquer dans l’univers de la “crypto”, ma perspective a un peu changé. La blockchain est une technologie décentralisée, mais les projets basés sur la blockchain le sont‐il également ? Qui devrait posséder une application décentralisée ? Qui devrait décider de la manière dont elle est conçue et déployée ? Qui devrait en bénéficier financièrement ?

Construire une communauté autour d’une application open source dotée de capacités économiques propres (généralement via un token) est une nouveauté. Il me semblait évident que l’entreprise traditionnelle n’offrait pas le meilleur modèle pour organiser la coopération à grande échelle rendue possibles par la blockchain et la crypto‐économie. L’utilisation de DAOs (Organisations Autonomes Décentralisées) pour gérer des projets décentralisés apparait beaucoup plus adaptée.

Mais des questions similaires se posent pour les DAOs elles‐mêmes. A qui appartiennent‐elles la DAO et qui établit les règles du jeu ? La plupart des DAOs actuelles sont initiées par de petites équipes ressemblant comme deux gouttes d’eau aux startups habituelles. Ces équipes contrôlent‐elles leurs DAOs de la même manière que les co‐fondateurs contrôlent une startup ? Et après tout, est‐il même possible de posséder une DAO ? Cet article est une tentative d’éclairer cette question de la propriété des DAOs.


Que l’on s’en réjouisse ou non, la propriété privée est une pierre angulaire de notre civilisation. L’appropriation des ressources par des personnes physiques ou morales a souvent été remise en cause depuis le fameux slogan de Proudhon : « La propriété, c’est le vol ». Mais la plupart des tentatives modernes de collectivisation de la propriété — par le communisme d’État comme par des sociétés à plus petite échelle telles que les kibboutzim — ont échoué.

Le droit de propriété est toujours considéré comme un droit naturel, théorisé par John Locke comme inséparable des libertés publiques, défini comme inviolable et sacré dans la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789, et confirmé à l’article 17 de la Déclaration universelle des droits de l’homme.

En droit romain, la propriété était définie comme la conjonction de trois droits : usus (le droit d’utiliser un bien), fructus (le droit d’extraire de la valeur économique d’un bien), et abusus (le droit de disposer d’un bien, c’est-à-dire de le vendre ou de le détruire). En tant que propriétaire d’une voiture — disons un char, à l’époque — vous pouvez l’utiliser pour conduire quelque part, le louer à d’autres personnes moyennant rétribution, ou le vendre.

Le contrôle du propriétaire peut être temporairement aliéné, par exemple lorsque l’usufruit — la combinaison usus + fructus — d’un bien est accordé par le propriétaire à quelqu’un d’autre. La suprématie du propriétaire repose ainsi sur son seul droit à l’abusus, ce qui aboutit à un paradoxe amusant : l’essence de la propriété, c’est la capacité à se débarrasser de la chose possédée !

Valeur et pouvoir

Une autre façon de considérer la propriété est de souligner ses deux aspects essentiels : la valeur et le pouvoir. Les propriétaires peuvent extraire de la valeur de leurs biens, sous la forme d’un usage ou d’un profit financier. Ils ont également le pouvoir de décider comment produire et extraire la valeur (via usus, fructus, abusus) de leurs biens, ou de s’abstenir de le faire, comme dans le cas d’un propriétaire de surfaces immobilières qui décide de laisser certaines de ses propriétés vacantes.

Les actions, qui matérialisent la propriété d’une société, combinent ces deux aspects :

  • le pouvoir sur la stratégie et les ressources de la société s’exprime via les droits de vote proportionnels au nombre d’actions détenues par les actionnaires ;
  • Les dividendes, en tant que mesure de la valeur économique produite par l’entreprise, sont distribués aux actionnaires, dans la proportion de leurs actions.

Comment la décentralisation affecte la propriété

Bien qu’on emploie aujourd’hui constamment le terme de décentralisation, il n’est pas si simple de le définir. 

Angela Walch propose la définition suivante : « La décentralisation consiste fondamentalement à diffuser le pouvoir en le distribuant à partir d’un point de contrôle central ». Le terme « décentralisation » est souvent critiqué parce qu’il s’agit d’une expression en creux : il dit ce qu’elle n’est pas, plutôt que ce qu’elle est. Cependant, la définition de Walch est assez substantielle :

  • la décentralisation en tant qu’état : une diffusion — plus ou moins — homogène du pouvoir ;
  • la décentralisation en tant que processus : l’action de répartir le pouvoir, de le déconcentrer.

Comme on l’a vu plus haut, le pouvoir est un attribut essentiel de la propriété. Si le pouvoir est décentralisé, la propriété doit l’être également. Reste que notre définition laisse de la place à différentes interprétations. Si la décentralisation signifie « pas de point de contrôle central », elle ne dit pas grand chose sur la manière dont le contrôle est exercé, ni par qui.

Alors, à qui appartient une DAO ?

« DAO » signifie “Decentralized Autonomous Organization” — Organisation Autonomes Décentralisées. La définition retenue laisse entendre que ces organisations ne sont pas assujetties à une instance unique ou prééminente.

Mais qu’est-ce que cela signifie exactement ?

Une façon de le comprendre est de supposer que les DAO disposent de plusieurs instances de contrôle plutôt que d’une seule. Si une DAO est contrôlée par plusieurs parties et que le pouvoir de ces parties est réparti de façon assez homogène, cela réduit le risque qu’une seule entité (ou un petit groupe de membres) exerce un pouvoir disproportionné sur l’ensemble de l’organisation.

La mesure de la décentralisation d’une DAO est alors définie par le nombre et l’influence respective des membres de l’organisation. Dans le cas d’un crypto‐network, par exemple, la décentralisation dépendra du nombre de nœuds, du nombre de mineurs ou de gardiens, de la distribution des tokens, du nombre de développeurs contributeurs, etc.

Mais il existe un autre moyen de prévenir la prise de contrôle d’une organisation par une seule entité : au lieu de répartir la propriété entre plusieurs parties, on peut imaginer ne le confier à personne d’autre que l’organisation elle‐même. Au lieu d’être la propriété de plusieurs, elle n’appartient alors à personne.

C’est ici que le « A » de DAO — A en tant qu’autonomie — prend tout son sens. Une DAO peut être compris comme une entité autonome, qui ne peut être contrôlée par personne d’autre que par elle‐même.

Qu’est-ce que l’auto-propriété ?

L’idée que les entreprises doivent être contrôlées de l’intérieur— au lieu de dépendre de la volonté et des caprices d’actionnaires lointains— n’est pas nouvelle. Le mouvement coopératif, né au XIXème siècle, vise à conserver le pouvoir au sein des organisations. La Déclaration sur l’identité coopérative stipule qu’une coopérative est une « association autonome de personnes volontairement réunies pour satisfaire leurs aspirations et besoins économiques, sociaux et culturels communs au moyen d’une entreprise dont la propriété est collective et où le pouvoir est exercé démocratiquement ».

Un autre moyen de prévenir l’aliénation de l’entreprise repose sur le concept économique et juridique de steward-ownership,-que l’on pourrait traduire par “propriété des gestionnaires”,- qui consiste à limiter la propriété d’une société à ses « propriétaires fiduciaires, c’est-à-dire aux gestionnaires qui contrôlent le fonctionnement de la société mais ne reçoivent pas de part du dividende ».

Ces entreprises auto‐détenues existent depuis plus d’un siècle, principalement dans le nord de l’Europe. Elles s’appuient sur des mécanismes juridiques pour empêcher que le contrôle de la société ne soit cédé à des personnes qui défendent principalement leurs propres intérêts privés. Un moyen courant d’atteindre cet objectif consiste à donner le droit de vote à des administrateurs qui n’ont pas d’intérêt économique dans l’entreprise, souvent par le biais de fondations. La plupart des bénéfices sont soit réinvestis dans l’entreprise, soit font l’objet de donations.

Comme le note Armin Steuernagel, les entreprises “auto‐détenues” « remettent en cause les idées traditionnelles sur l’importance de la propriété privée ». Selon le discours dominant, la performance économique de l’entreprise et sa profitabilité dépendent directement de l’alignement des intérêts entre actionnaires et gestionnaires, d’où l’explosion des rémunérations des équipes dirigeantes des entreprises côtées, notamment sous la forme de stock‐options. Dans le cas des entreprises auto‐détenues, les droits de contrôle sont découplés des droits économiques. la rémunération des dirigeants n’est pas définie en fonction des intérêts d’actionnaires motivés par le rendement financier de leurs actions. Malgré cela, les entreprises “auto‐détenues” ont des performances supérieures à celles des firmes traditionnelles et comptent des fleurons mondiaux tels que Bosch ou Zeiss.

Ces entreprises mettent moins l’accent sur la gouvernance démocratique (décentralisation) que les coopératives, car les responsables sont généralement des cadres et des dirigeants. D’un autre côté, ils utilisent des mécanismes juridiques conçus pour que l’intérêt de l’entreprise elle‐même l’emporte sur tout intérêt privé (autonomie), y compris celui de ses parties prenantes internes.

Les organisations autonomes basées sur la blockchain

Les DAOs donnent un nouveau sens à l’autonomie des organisations. Le fonctionnement d’une DAO est déterminé par son code, sa logique programmée et exécutée sur une blockchain — c’est-à-dire un réseau lui‐même décentralisé. Aucune instance n’a le pouvoir de forcer la DAO à suspendre ou à modifier les règles qui régissent son activité. Les forces politiques, économiques et sociales n’ont pas d’influence directe sur un logiciel fonctionnant sur une blockchain publique.

En ce sens, les DAOs sont vraiment « autonomes » (de αὐτός — autós, « soi » et νόμος — nómos, « loi »). Elles disposent d’une forme de souveraineté sur elles‐mêmes grâce à la puissance intrinsèque du code, même lorsque les juridictions environnantes ne les reconnaissent pas comme des personnes morales. Elles sont propriétaires d’elles-mêmes, et personne ne les contrôle de l’extérieur.

La même logique s’applique à l’aspect “valeur” de la propriété. Une DAO contrôle ses propres actifs cryptographiques et peut les utiliser pour se perpétuer — si c’est ce que son code prévoit. Ces actifs sont inaliénables, à moins que le code de la DAO ne l’autorise.

Une tension irréductible

Que pouvons‐nous conclure de cette tension entre décentralisation et autonomie, entre propriété collective et auto‐propriété ? Comment cela peut‐il affecter la façon dont nous devrions concevoir les DAO ?

Nous envisageons ici deux dimensions irréductibles des DAO :

  • la « décentralisation » fait référence à la dimension sociale, un ensemble diversifié de parties qui exercent une influence sur la gouvernance d’une DAO ;
  • l’«autonomie » fait référence au dispositif d’automatisation, qui formalise et exécute les règles de fonctionnement de la DAO.

En tant que protocole déterministe, le dispositif d’automatisation est incapable de se transformer elle‐même afin de faire face aux pressions externes à la DAO.

Bien entendu, il est possible d’organiser les processus sociaux via l’automatisation en spécifiant comment les parties peuvent exprimer leurs préférences et comment les décisions doivent être prises en conséquence, y compris les décisions susceptibles de modifier le protocole lui‐même. Cependant, une telle convergence des aspects sociaux et automatisés, souvent appelée gouvernance “on‐chain”, a ses limites.

Le juriste Carl Schmitt a soutenu que la fonction politique du souverain était de déclarer l’état d’exception quand la situation l’exigeait, de suspendre l’ordre juridique normal et de mettre en œuvre les décisions susceptibles de mettre en oeuvre un nouvel régime. Un algorithme déteministe ne saurait se substituer au jugement personnel que cette fonction souveraine requiert.

Reijers, W., Wuisman, I., Mannan, M. et al. ont fait valoir que les mesures prises par la communauté Ethereum à la suite de l’attaque de The DAO en 2016 peuvent être interprétées de la même manière. Le hack a perturbé la normalité sociale de la communauté, ce qui a créé un risque financier systémique pour Ethereum lui‐même. Finalement, un hard fork a été décidé et mis en œuvre, ce qui peut être comparé à l’instauration d’un nouvel ordre juridique.

Le drame de The DAO était une illustration paroxystique de la tension entre social et automatisation. Du débat sur la taille des blocs du Bitcoin à la dernière controverse au sujet de la loi de Szabo, cette tension est constamment à l’œuvre dans les réseaux cryptographiques.

Complémentarité — le Tao de la Dao

Les DAOs n’appartiennent-elles qu’à elles‐mêmes, en tant qu’entités autonomes, ou bien sont‐elles les instruments d’une collectivité, en tant que structures décentralisées ? Ces deux options ne sont pas forcément exclusives. Pour ma part, je pense que le véritable potentiel des DAOs découle de cette tension créatrice entre les dimensions sociale et automatisées.

La dimension sociale apporte deux atouts essentiels :

  • la légitimité que confèrent les processus politiques et sociaux.
    Au sein de la société, le consensus peut être explicite ou implicite, brut ou formel, mis en œuvre par la loi ou le contrat, ou encore implémenté sous forme de programme informatique. Mais même l’accord le plus officiel et le plus contraignant exige l’approbation libre des parties impliquées, la “rencontre des volontés” sans laquelle il est perçu comme un processus illégitime et arbitraire ;
  • l’adaptabilité résultant de la créativité et de la résilience humaines
    Face aux pressions évolutives et aux crises imprévisibles, les systèmes résilients sont capables de se transformer et de laisser émerger de nouvelles fonctions. Cette capacité transformationnelle des systèmes complexes est hors de portée des procédures déterministes encodées dans un protocole.

Cependant, les processus sociaux sont opaques et sujets à la corruption, en particulier dans le cadre d’organisations sociales et d’écosystèmes à très grande échelle. C’est ici qu’intervient le dispositif d’automatisation, en offrant :

  • la transparence caractéristique de la blockchain en tant que registre public et distribué
    L’asymétrie de l’information entre des parties contractantes favorise l’exploitation des uns par les autres et entrave la coopération entre pairs. L’accès public à l’historique des décisions et des contributions au sein d’un écosystème est une condition nécessaire à la responsibilisation des parties et à la résolution des contentieux ;
  • l’exécution automatique des règles de gouvernance en tant que smart contracts
    L’automatisation des règles de gouvernance réduit les coûts de transactions entre des organisations faiblement couplées dotées de processus et de systèmes d’information cloisonnés, et permet une coordination directe entre pairs, sans appel à une autorité centrale.

Concevoir une DAO passe par la compréhension et l’organisation de ces deux dimensions ; une fois ajustées et intégrées, elles se complètent idéalement :

L’automatisation protège la décentralisation de l’aspect social, grâce la transparence (qui favorise la confiance) et l’exécution automatique (qui neutralise les tentatives de concentration excessive du pouvoir).

La dimension sociale protège l’autonomie du dispositif d’automatisation grâce à la légitimité (qui décourage les forks) et l’adaptabilité (qui garantit la résilience).

Hasu a montré que la relation symbiotique entre contrat social et protocole automatisé est au cœur du bitcoin. Grâce aux DAO, les écosystèmes et organisations de grande dimension seront en mesure d’exploiter la même dynamique.

Remerciements à Theo Beutel, Hasu, Luke Jordan, Jack Laing, Zefram Lou, Marina Markezic. Cet article est la traduction de la version originale publiée sur Hackernoon.

Philippe Honigman

Entrepreneur et commoner. Philippe s'intéresse aux modèles de gouvernance décentralisée rendues possibles par la blockchain. Il conduit le projet Tribute (www.tribute.coop), accompagne la transformation numérique de grandes organisations et contribue aux travaux de DGOV et DAOincubator.

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