D’après photo de Rodion Kutsaev sur Unsplash

Le printemps des DAOs

Depuis le naufrage de The DAO en 2016, le sujet des organisations décentralisées autonomes s’est fait plus discret. Cependant, les développements et les expérimentations dans ce domaine n’ont jamais cessé. En 2019, on assiste à une phase d’accélération, marquée notamment par :

  • la disponibilité des trois principaux systèmes de création de DAOs sur le mainnet: Aragon, DAOstack, Colony
  • l’apparition de DAOs pour gérer des protocoles existants ou en cours de développement, à la suite de celui de Maker : KyberDAO (Kyber Networks), PolkaDAO (Polkadot), dxDAO (Gnosis)
  • l’émergence de juridictions applicables aux DAOs, sous la forme de juridictions décentralisées (Kleros, Aragon Court) ou de système de représentation des DAOs dans des juridictions territoriales (Vermont, Malte, Royaume-Uni, etc).

Mais peut-être que le signal le plus fort de l’émergence des DAOs est leur apparition dans des environnements étrangers à l’univers « crypto ». Au Royaume-Uni, Nexus Mutual s’est constitué comme la première mutuelle décentralisée, sous la forme d’une coopérative pilotée par une DAO. Certes, les premières polices émises concerneront l’assurance de smart contracts, mais le projet ambitionne de couvrir d’autres types de risques aujourd’hui pris en charge par des assurances traditionnelles.

En France, le projet La Suite du Monde envisage également d’utiliser des DAOs pour gérer ses fonds et ses initiatives. Le projet est a priori bien éloigné du caractère urbain et dématérialisé du monde crypto ; son but est de fournir des terres et des moyens financiers et juridiques à des « Communes Imaginées », coopératives locales auto-gérées organisant leur autonomie et leur résilience dans un contexte d’effondrement possible de notre système industriel.

De Prague à Curaçao, d’Athènes à New York, de nouvelles DAOs apparaissent partout. Tous ces projets participent au même esprit de découverte et d’expérimentation, au même espoir de fonder des systèmes plus justes, au même ethos de décentralisation qui est au fondement d’Ethereum et des blockchains publiques permissionless. Néanmoins, leurs buts et leurs modes de fonctionnement sont d’une grande diversité. Il est donc utile de revenir sur ce qu’on entend par DAO et d’en clarifier la définition.

Mais qu’est-ce qu’une DAO ?

DAO signifie « Decentralized Autonomous Organization », c’est-à-dire Organisation Autonome Décentralisée. Chacun de ces mots pouvant être interprété de plusieurs façons, on trouve de nombreuses définitions différentes des DAOs, mettant l’accent sur un aspect ou un autre. Afin d’essayer d’y voir plus clair, reprenons chacun des termes de l’acronyme.

« Autonome »

La caractéristique essentielle des DAO, c’est que leurs règles de fonctionnement sont programmées, c’est-à-dire qu’elles s’appliquent automatiquement quand les conditions spécifiées dans le logiciel sont réunies. C’est ce qui les différencie des organisations traditionnelles, dont les règles de fonctionnement forment une prescription qui nécessite l’exercice d’une volonté pour être mises en oeuvre.

Par exemple, imaginons le cas d’une organisation dont les membres souhaitent allouer des moyens financiers à divers projets via une commission d’experts. Dans le cas d’une organisation traditionnelle, une fois l’avis des experts rendus, de nombreuses étapes manuelles sont nécessaires pour débloquer le financement, depuis la rédaction du procès verbal de la commission jusqu’à l’exécution des ordres de virement par la banque.

Dans le cas d’une DAO, l’exécution du financement est déclenché directement par l’enregistrement de la décision de la commission. Rien ne peut s’y opposer, ni les intervenants internes, ni les tiers comme les banques ou même une autorité publique.

Pour que ces caractéristiques d’exécution automatisée et sécurisée soient effectives, il importe que les règles soient programmées sur une blockchain publique et permissionless comme Ethereum. Il y a deux raisons principales à cela :

  • Si ce n’est pas le cas, par exemple si les règles sont programmées dans une application fonctionnant sur un cloud comme celui d’Amazon, ou bien sur un serveur de l’entreprise, alors l’exécution de l’application dépend de l’opérateur du cloud ou du personnel en charge du fonctionnement du serveur, eux-mêmes faillibles et potentiellement sujets à l’influence d’autres tiers
  • De plus, ce type d’application ne peut pas gérer directement des fonds, elle ne peut que transmettre des ordres à des intermédiaires financiers en charge de ces fonds. L’utilisation de la blockchain publique, en revanche, permet de placer de la (crypto-)monnaie ou d’autres (crypto-)actifs sous le contrôle direct et unique de la DAO, c’est-à-dire du code représentant l’organisation et ses règles de fonctionnement.

La DAO est autonome dans le sens où son fonctionnement est régi par du code exécuté automatiquement, sans que nul ne puisse s’y opposer ni le modifier de l’extérieur.

« Décentralisée »

L’aspect décentralisé peut se comprendre de deux façons différentes, ce qui explique certaines divergences sur la définition d’une DAO :

  • la DAO est décentralisée dans le sens où elle n’est pas organisée de façon hiérarchique, avec des chefs ou des actionnaires concentrant le pouvoir
  • la DAO est décentralisée du simple fait que son fonctionnement repose sur une infrastructure décentralisée, c’est-à-dire une blockchain publique, qui garantit qu’elle ne peut faire l’objet d’une prise de contrôle par un Etat ou une personne

On retrouve dans cette seconde définition une conséquence de la notion d’autonomie décrite précédemment. Yalda Mousavinia, par exemple, s’en fait l’écho en définissant une DAO comme « une entreprise fonctionnant dans une juridiction numérique« . Rien n’est dit sur le mode de gouvernance de l’entreprise en question.

De même, Tim Bansemer indique qu’une « DAO est une combinaison de smart contracts fonctionnant sur une blockchain permissionless (Ethereum) afin de constituer l’infrastructure d’une organisation« . De nouveau, rien n’est dit sur la façon dont le pouvoir est réparti à l’intérieur de ladite organisation.

A l’inverse, Matan Field soutient qu’une DAO s’appuie nécessairement sur un système de gouvernance distribué, c’est-à-dire que l’exercice du pouvoir à l’intérieur de l’organisation est collectif. Le collectif COALA qualifie la structure de pouvoir des DAOs de « hétérarchique« , c’est-à-dire basé sur des mécanismes de coopération sans subordination.

Dans cette perspective, les DAOs sont en capacité de coordonner un très grand nombre de personnes tout en évitant la pesanteur des structures hiérarchiques. Cette caractéristique les différencie profondément des organisations traditionnelles.

Ces deux perspectives sont devenues les narratifs dominants à propos des DAOs. Le premier pourrait être appelé “Le combat pour la liberté”, d’après le titre de la video promotionnelle d’Aragon. Le second narratif pourrait s’intituler « Le futur de la collaboration » et est très bien véhiculé par la vidéo de DAOstack.

Au final, ces deux représentations se rejoignent sur le fait que le propre de la DAO est sa capacité à se soustraire à l’emprise illégitime d’un tiers, qu’il soit externe (autonomie) ou interne (décentralisation).

« Organisation »

La première DAO se revendiquant comme telle est « The DAO », créée en 2016 pour financer des projets contribuant au développement d’Ethereum. L’idée d’utiliser une DAO plutôt qu’une fondation ou du capital risque correspondait à l’état d’esprit de la communauté Ethereum, éprise de décentralisation. Il s’agissait donc d’un fonds d’investissement dont les décisions étaient prises directement par les investisseurs au lieu d’être déléguées à des gestionnaires spécialisés.

Le concept de DAO avait d’ailleurs été introduit dès 2013 par Dan Larimer, sous le nom de DAC – Decentralized Autonomous Corporation, qui comparait Bitcoin à une firme dont les actionnaires seraient les détenteurs de bitcoins, et dont les employés seraient les mineurs.

La même année, Vitalik Buterin généralisait cette idée en imaginant de se passer du management de l’entreprise. L’automatisation des entreprises est souvent vue comme un processus entrainant le remplacement des personnes faiblement qualifiées par des robots ou des ordinateurs, le personnel plus qualifié restant aux commandes. Vitalik proposait de considérer l’inverse, c’est-à-dire le remplacement de l’encadrement par une technologie capable de recruter et de payer des personnes pour réaliser les tâches concourant à la mission de l’enteprise.

Une telle technologie pourrait même payer des fournisseurs de service cloud afin de disposer d’ordinateurs sur lesquels fonctionner, et deviendrait ainsi indépendante de toute infrastructure particulière. Idéalement, il faudrait naturellement s’assurer que cette technologie soit protégée de tentatives de vol ou de destruction par un tiers, d’où l’intérêt de la rendre autonome et décentralisée.

De l’organisation à l’organisme

 

On voit bien comment le terme de DAO déborde la définition habituelle d’une organisation, c’est-à-dire un groupe social rassemblant des individus en interaction et oeuvrant dans un but commun. Vitalik définit ainsi la DAO comme « une entité vivant sur internet et ayant une existence autonome, tout en s’appuyant sur des individus qu’elle embauche pour effectuer les tâches qu’elle ne peut pas faire directement« . Richard Burton est encore plus explicite : « DAO est un terme sophistiqué pour parler d’un système numérique vivant sur Ethereum« .

Il s’agit donc de désigner une entité qui assure les fonctions d’une organisation, tout en prenant des formes rarement associées à ce terme :

Une blockchain

  • Tezos est une blockchain publique intégrant dans son protocole les opérations nécessaires à la modification de celui-ci, le rendant ainsi auto-adaptatif. Les modifications sont proposées et votées par les détenteurs de token natif de la blockchain, selon une procédure pilotée par le code de Tezos, et elle-même modifiable selon le même procédé
  • Dash est une blockchain publique dont le code prévoit l’allocation d’une partie des block rewards (création monétaire généralement prévue pour rémunérer le travail de validation des transactions) à un budget géré par certains membres du réseau, afin de financer des développements techniques et des actions de promotion utiles au projet

Un écosystème

  • Aragon Network crée un environnement propice à l’émergence des DAOs, en développant une plateforme et des applications (gestion de budget tokenisé, vote, levée de fonds, etc), et une juridiction (Aragon Court) permettant la résolution de différends entre DAOs
  • La Suite du Monde est un mouvement communaliste visant soutenir la création de dynamiques locales via l’achat de terres agricoles, la mise à disposition de moyens communs en matière juridique, gouvernance, technologique, comptable, et la constitution d’un réseau fédératif

Une oeuvre d’art

  • Le Plantoid se présente sous la forme d’une construction mécanique ressemblant à une plante. Dotée d’une existence numérique autonome, elle est capable de reproduction via une forme de coopération avec les humains en tant que mécènes et artistes

Une assurance mutualiste

  • Nexus Mutual est une coopérative offrant les services d’une assurance mutualiste à ses membres, sans nécessiter de société en charge de l’administration des contrats. La gestion des primes et le traitement des sinistres est automatisé via des smart contracts coordonnant directement les interactions avec et entre les sociétaires

Des ressources naturelles

  • terra0 vise à autonomiser une forêt dont la production économique (la vente de bois) lui permet de s’acquitter de sa dette auprès des personnes ayant financé l’acquisition initiale du terrain. Une fois cette dette liquidée, la forêt peut utiliser ses ressources pour s’étendre en achetant davantage de terres.

Un logiciel

  • Pocket Network est une API permettant l’accès aux blochains publiques via un réseau totalement décentralisé. Sa DAO permettra de transférer à la communauté (développeurs et opérateurs de noeuds du réseau) le pouvoir de décision sur les évolutions du logiciel et leur financement
  • Pando Network est un logiciel de gestion de versions (VCS) décentralisé permettant de transformer chaque référentiel de code en DAO, via des services de suivi des contributions, de gestion de la réputation des participants, et de gouvernance

Un protocole

  • MakerDAO est un système de création de stablecoin synthétique, le DAI, dont les paramètres sont pilotés par des détenteurs de tokens de gouvernance MKR
  • dxDAO est l’instrument collectif de la gouvernance de DutchX, un protocole de trading décentralisé sur Ethereum. Comme dans le cas de MakerDAO, la communauté pourra décider de l’évolution du protocole, mais également le compléter pour créer l’infrastructure protocolaire de la finance décentralisée en général

Conjurons un instant l’image d’une entreprise privée ou d’une administration publique à laquelle le terme « organisation » nous fait spontanément penser.

Comme toute organisation, les DAOs sont des outils de coordination de l’activité humaine. Au-delà de leur diversité foisonnante, elles affichent une caractéristique semblable : la capacité à faciliter la gestion collective de biens communs : oeuvres culturelles et immatérielles, ressources naturelles, production économique et industrielles, systèmes sociaux.


Voici quelques articles (en anglais) pour approfondir le sujet :

Commentaires

Commentaires

  1. Quel sera l'avenir des Organisations Autonomes Décentralisées (DAO) ? - Crypto Actualités
    29 mars 2021 - 06h08

    […] décentralisé du fonctionnement d’une DAO se retrouve à deux niveaux : elle se caractérise en premier lieu par l’absence d’une hiérarchie qui concentre le pouvoir […]

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