Qu’est-ce que les banques font avec notre argent ?

$$$ Photo by Sharon McCutcheon

Article initialement publié le 13 novembre 2019, en Anglais, par Monolith (ici). Écrit par Brice Berdah. Traduit par Jonathan Alibert.

Pour quelqu’un qui ne connaît pas le sujet, cette question peut sembler bizarre pour commencer : c’est mon argent, non ?
La bonne nouvelle est que grâce à l’émergence des crypto monnaies, de plus en plus de personnes se renseignent à propos des politiques monétaires, tout comme à propos du fonctionnement même des banques, ou de toute autre institution financière… et ce qu’ils découvrent n’est pas très reluisant.
En effet, cette question est complexe, je la traite en trois parties  :

  1. Puis-je dépenser librement l’argent déposé à la banque ?
  2. Qu’est-ce que la banque fait de mon argent “dormant” ?
  3. Quand j’investis dans un produit financier, où va mon argent ?

Je vais tenter de couvrir toutes ces questions et illustrer chaque point important à l’aide d’exemples. Effectivement, quand les gens découvrent qu’il ne peuvent pas dépenser leur argent aussi librement qu’ils ne le pensaient, ils s’énervent et partagent leurs découvertes.

Le sujet étant complexe, je me concentre uniquement sur les banques commerciales afin de préserver la lisibilité de cet article.

1. Puis-je dépenser librement l’argent déposé à la banque ?

C’est la première incohérence. La réponse rapide est tout simplement non. Nous avons tous accepté ces deux constats :

  • Si vous essayez de vider votre compte bancaire à un DAB (distributeur automatique de billets), votre banque ne le permet pas.
  • Si vous partez à l’étranger et tentez de retirer un peu d’argent d’un DAB, ou de faire un achat important, vous pourrez aussi en être empêché.

Tandis que ces deux scénarios ont du sens du point de vue de la sécurité, ils mettent très clairement en lumière que les banques :

  1. Connaissent toutes les transactions entrantes et sortantes de votre compte,
  2. Les surveillent (au moins pour prévenir toute activité suspecte),
  3. Sont en capacité de bloquer toute transaction à la volée au moindre signe suspect.

Les crypto monnaies en sont une preuve supplémentaire, la réponse définitive est non, les banques ne vous permettent pas de dépenser librement votre argent.

Si les contrôles ayant trait à la sécurité nous semblent rassurants, le problème survient dès lors que les banques adoptent une approche paternaliste et décident, pour vous, ce dans quoi vous pouvez investir ou non. Bien sûr, le meilleur exemple est que de nombreuses banques empêchent les transactions vers les services d’échange de crypto monnaies, comme Coinbase ou Kraken.

Ceci étant dit, ce n’est pas nouveau : elles ont empêché les jeux d’argent ou tout ce qui est service de divertissement pour adultes depuis longtemps, et elles ont fermé des comptes d’hommes et de femmes impliqués dans l’industrie du sexe, pour des motifs éthiques et moraux – parce qu’elles n’ont aucun motif légal pour le faire -. Voici l’interminable liste des services financiers qui discriminent les travailleurs du sexe (en Anglais).

Même les services de dépôt de crypto monnaie peuvent y prendre part : par exemple Coinbase, qui a explicitement interdit les jeux d’argent au sein de son contrat d’utilisation (en Anglais) : “Jeux d’argent ;  loteries ; frais d’enchères ; paris sportifs ; ligue sportive avec un prix ; concours ; tirages au sort ; jeux de hasard.” et prennent même des mesure contre les parieurs (en Anglais).

Le blocage des échanges de crypto monnaies est largement documenté sur le web, faisons-en un tour rapide :

Exclusion des cryptos en Inde par la RBI (Reserve Bank of India)
  • Les Indiens sont maintenant menacés de voir leurs comptes bancaires fermés s’ils envoient leur argent vers ou depuis les services d’échange de crypto monnaies. Les premières lettres annonçant la fermeture de comptes ont été expédiées.
  • Un certain nombre de banques françaises empêchent les gens de déplacer leur argent depuis/vers les services d’échange, sous le prétexte de les protéger du risque encouru. Même quand certains se donnent du mal à démontrer qu’ils sont très informés du risque, ils ne peuvent toujours pas le faire (comme ici, en Français).
  • Aux Etats-Unis, Bank of America, Citigroup, JP Morgan, Capital One et Discover ont toutes exclu, à un moment donné, ou excluent toujours, l’achat de crypto monnaies (source).

Le problème s’est répandu. Nous voyons des signalements venus de partout dans le monde, comme du Chili, de Malte, du Canada, ou de la Bulgarie. Le statut légal des crypto monnaies varie beaucoup entre les pays (vue d’ensemble ici) mais il n’est pas rare de voir les banques mettre plus d’entrain que les gouvernements locaux, à restreindre l’achat ou la vente de cryptos.
Ceci a atteint un tel point que la communauté crypto est maintenant en train d’élaborer une liste de banques qui empêchent les transactions monnaie-fiduciaire-vers-cryptos, et celles qui sont crypto-friendly :

Les banques qui excluent ou limitent de façon explicite l’achat de bitcoin.

Nous y sommes donc !
Votre banque surveille chaque transaction qui se fait sur votre compte. Il est probable que cela vous convienne si vous considérez l’aspect sécurité ou l’aspect pratique, mais, comme nous l’avons vu, ceci va beaucoup plus loin. Les cas particuliers comme ceux des jeux d’argent ou des travailleurs du sexe démontrent que les banques sont bien trop zélées dans la plupart des cas et qu’elles restreignent leurs services selon des prétextes moraux.
Observons désormais ce qu’il se passe avec votre argent qui « dort » à la banque dans votre compte courant.

2. Qu’est-ce que la banque fait de mon argent “dormant” ? Est-il investi ?

La première chose à comprendre est que l’argent que vous avez sur votre propre compte n’est pas le vôtre, dans le sens le plus strict du terme. Du point de vue de la banque, c’est une dette : si vous déposez 1000€ – la banque vous doit 1000€. Fondamentalement, votre dépôt n’est rien d’autre qu’une entrée dans le grand livre des comptes de la banque.
Vous avez donc inscrit vos 1000€ envoyés à la banque sur leur livre des comptes, mais où va tout cet argent ? Pour la banque, c’est une source de réserve bon marché : les euros “physiques” qu’elles ont l’obligation légale de détenir. Selon le pays, les exigences légales varient. Actuellement, aux Etats-Unis, le fond de garantie est égal à 10 pour cent des comptes chèques.
Ce processus n’était qu’un dépôt sur votre compte – qui est une des situations les moins intéressantes. les frais de découvert ainsi que les prêts sont la vraie vache à lait (2,4 milliards de £ en frais de découvert ont été collectés par les banques du RU en 2018 – si bien que même la FCA (les autorités financières au RU) n’a pas pu fermer les yeux) .
Les frais de découvert sont assez explicites, libre à vous de vérifier les éléments venant du Gardian en lien ci-dessus si vous voulez en savoir plus ; concentrons nous maintenant sur les prêts. Alors, pourquoi les prêts sont-ils une si grande source de profit pour les banques ?
Il s’agit encore d’un autre concept : le système de réserve fractionnaire bancaire. Nous allons en faire une explication brève, le lien ci-avant vous explique le concept en plus de détails.

0,1 = 1 : Bienvenu dans le monde bancaire

Une banque centrale émet une certaine quantité de monnaie permettant aux banques commerciales d’émettre de la monnaie elles-mêmes au travers d’emprunts. Quand Bob vient chez LCL pour déposer 10 000€, LCL ne retire pas son argent de sa propre réserve pour créditer le compte de Bob.
Non, ce qu’il se passe à la place, c’est cela : la somme écrite dans le livre des comptes de LCL en face du nom de Bob est augmenté de 10 000, et 10% de ce montant va dans le fond de garantie. Le reste peut être utilisé à des fins différentes, comme financer d’autres prêts, permettant ainsi des emprunts circulaires imbriqués.
La confiance envers le système bancaire est préservé grâce au fond de garantie, correspondant à une fraction (environ 10%) du montant prêté. Cela signifie effectivement que si plus de 10% des soldes sont retirés simultanément (communément appelé bank-run/ panique bancaire), votre banque fait défaut et votre argent a disparu.

Le schéma présenté au dessus aide à expliquer l’effet multiplicateur de l’offre monétaire. Comme le fond de garantie est faible, les banques sont en mesure d’augmenter le solde global sortant d’un emprunteur au suivant avec un engagement minime de leur côté : au final, la banque a une réserve de 271€ malgré les 3439€ qui ont été injectés dans le système.
Il y a quelques garanties supplémentaires parfois exigées. Par exemple, en Europe, les comptes bancaires des épargnants sont assurés à hauteur de 100 000€ : c’est la garantie des dépôts bancaires. Cependant, un tel mécanisme n’a encore jamais été utilisé, et vu les liens entre banques et assurances, vous n’avez sans doute pas envie d’être le premier à le tester. 

Le puit sans fond de l’offre monétaire infinie

L’absurdité du 0,1 = 1 décrite au dessus est bien plus qu’un simple problème bancaire : c’est un danger qui concerne le système dans son ensemble. C’est en rapport avec le sens même de l’argent pour ceux qui en sont responsables et pour les politiques monétaires en place.

Le DogeCoin est une monnaie parodique souvent utilisée pour dénoncer les abus de notre système monétaire actuel. 1 DOGE = 1 DOGE
A terme, le meilleur moyen de protéger vos actifs pourrait tout simplement être de choisir une monnaie où ceci ne peut pas arriver. Un élément rassurant  avec Bitcoin et Ethereum, par exemple, c’est que 1 = 1 : 1 ETH a toujours pour valeur 1 ETH, et “adossé à 1 ETH”.
Tandis que ceci semble être évident, ce n’est plus vrai pour les monnaies fiduciaires, depuis qu’1€ existant au sein du système n’est peut être qu’adossé à 0,1 “€ physique” (base monétaire) à la banque, voire encore moins au travers du processus de “ré-emprunt”.
Par ailleurs, les crypto monnaies comme Bitcoin ont une quantité finie d’unités, avec des règles établies qui gouvernent les émissions/le fait de frapper la monnaie. Par exemple, nous savons qu’il n’y aura jamais plus de 21 millions de BTC – c’est défini au niveau du protocole. La quantité d’Ethers, d’un autre côté, n’est pas finie, mais au moins, elle est publique et prévisible.
À l’inverse, voici le point de vue d’Alan Greenspan, le 13ème Président de la Réserve Fédérale, à propos de la solvabilité du gouvernement fédéral des Etats-Unis :
“Les Etats-Unis peuvent payer n’importe quelle dette qu’ils ont parce que nous pouvons toujours imprimer de la monnaie pour le faire.”

3. Quand j’investis dans un produit financier, où va mon argent ?

La question est si large qu’il est difficile d’y répondre de façon exhaustive. Cependant, malgré la multitude de combinaisons possibles, elles ont tendance à toutes partager les mêmes problèmes : les produits financiers sont inutilement complexes, en règle générale ils manquent de transparence, et au bout du compte, les utilisateurs ont peu de contrôle sur l’usage de ces fonds.

Les produits financiers sont inutilement complexes…

Dans cette section, je vais expliquer le problème du point de vue des Etats-Unis. Néanmoins, les problématiques soulignées sont semblables à travers le monde.

Aux Etats-Unis, les plans de retraite sponsorisés par les employeurs sont le principal vecteur d’investissement pour les particuliers. Parmi eux, le plus connu est le plan 401 (K).

Le sujet est ardu, ce qui est un problème en soi : la plupart (63%) des américains ne comprennent pas les subtilités de celui-ci. Entre connaître les frais, savoir quel plan choisir, quand le prévoir, sur quelle durée, ainsi que beaucoup d’autres facteurs à considérer, cela tourne rapidement au cauchemar.
Ce n’est malheureusement pas spécifique aux Etats Unis : demandez autour de vous (ou posez-vous la question) – est-ce que vous connaissez vraiment ce dans quoi est investi votre argent ? Pas uniquement le type d’actifs dans lequel il se retrouve (les fonds d’investissement, les obligations…) mais, l’investissement final : quelles industries et services sont financés ? Seules les personnes qui s’intéressent de près à la finance et qui investissent directement dans le marché boursier, choisissant les actions elles-mêmes, sont capables de répondre à cette question.

… ce qui les rend indéchiffrables…

La complexité des produits financiers comme un 401K et d’autre plans de retraite est nuisible pour les personnes qui n’ont pas de compétences financières : elles sont incapables de faire le meilleur choix selon leurs situations présentes et futures.
Quelqu’un pourrait être convaincu de la nécessité de déclarer une urgence planétaire afin de combattre le réchauffement climatique, alors que son plan d’épargne est massivement investi dans les pollueurs les plus importants comme les compagnies de production d’énergie.
En France il y a un type de compte spécifique, appelé le LDDS (le Livret développement durable et solidaire). Ne soyez pas crédules, il s’agit juste d’un nom.
En effet, entre le rapport d’une page pour 104 milliards d’€ investis et le flou régnant sur la loi, il est très difficile de dire où va vraiment cet argent. La seule chose certaine, c’est que 80% de cet argent est investi dans les PME (Petites et Moyennes Entreprises), mais nous n’avons aucune idée de sa répartition et de la part de celles qui sont “durables” (source).

… et privent les utilisateurs de leur souveraineté

Les problèmes systématiques présentés par les plans d’épargne sont en grande partie partagés avec d’autres vecteurs d’investissement disponibles aux ménages. En plus de la complexité et du manque de transparence, ils présentent un autre problème majeur : le manque de contrôle – les investisseurs n’ont aucun moyen de blacklister une industrie ou une entreprise donnée.
Ce manque de contrôle est critique. Que vous adhériez ou non à la théorie du “vote portefeuille” (“dollar voting”/vote par le dollar), vous devriez avoir la possibilité, si ce n’est le droit, de connaître en détail où va votre argent et d’empêcher un investissement auquel vous vous opposez, quelles qu’en soient les raisons.

C’est bien plus qu’une histoire d’argent

J’ai choisi ces trois questions parce qu’elles mettent en lumière les limitations de notre système bancaire actuel. Tandis que certaines limitations ont pour motif le besoin de garantir la sécurité des utilisateurs, les situations présentées dans cet article démontrent très clairement que les banques ont dépassé ce simple stade.
Le problème principal avec les banques repose sur leur modèle. Les profits qu’elles réalisent (et distribuent à leurs actionnaires), à partir des dépôts des consommateurs, sont cannibalisés par la banque elle même pour son profit.. Ce principe semble fondamentalement caduc ; comme Mischa le déclare de façon éloquente :
“Le problème avec les banques telles que nous les connaissons est que les profits sont pour quelques-uns, et les pertes sont socialisées.”
De façon similaire, les banques et la NSA partagent un même postulat : tout le monde est suspect car potentiel terroriste ou blanchisseur d’argent, donc tout le monde doit être surveillé, à chaque instant.

Nous sommes parmi ceux qui pensent qu’une vie dans une prison généralisée ne vaut pas la peine d’être vécue.

En effet, plus la société découvre l’ampleur de la surveillance, , plus nos comportements se “normalisent” : nous nous adaptons pour que nos attentes correspondent aux observateurs (effet Hawthorne). Ceci n’est en rien nouveau, le philosophe Jeremy Bentham a utilisé cet effet comme concept fondamental pour concevoir la prison idéale, le Panopticon. Il y a plus de 170 ans, les observations qu’il a mentionnées dans son introduction sont plus vraies que jamais. Il décrivait ce mécanisme comme “une nouvelle manière d’obtenir du pouvoir sur la pensée, par la pensée”.

Les enjeux du jeu des banques sont plus grands que de simples échanges d’argent : votre liberté, votre libre arbitre et votre liberté d’action sont en jeu.

Heureusement, un système financier alternatif se développe en réponse aux faiblesses du système actuel, largement présentées dans cet article : la finance décentralisée. Ainsi, de nouveaux services financiers transparents, sans intermédiaires et composables sont en train d’émerger, grâce aux développements de la blockchain Ethereum. Ces services sont réellement novateurs — ils n’étaient tout simplement pas envisageables il y a quelques années. Ils vous permettent par exemple d’utiliser vos crypto-actifs sans renoncer à leur contrôle. C’est précisément ce que fait Monolith – un projet auquel je contribue : nous proposons la première carte de débit au monde qui est associée à un portefeuille crypto que seul vous contrôlez.
Nous fournirons bientôt un accès direct à divers services de la finance décentralisée, directement depuis le portefeuille Monolith : échanges, prêts de pairs à pair, actifs synthétiques, etc.

Intrigués ? Rejoignez la révolution et essayer la première alternative à un compte bancaire participative.


NDLR: Retrouvez Monolith les 3-4-5 Mars lors des conférences EthCC (ethcc.io) à la Maison de la Mutualité (Paris 75005).

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Comments
  1. Nox-rr dit :

    Cet article illustre bien le souci avec les crypto monnaies. C’est une solution sans réel problème à résoudre. Alors on en invente en mélangeant tout, dépôts bancaires, investissements, etc.
    Si les gens n’ont pas la compétence pour comprendre les marchés, comment auraient-ils la moindre compétence en crypto?

    1. Brice dit :

      La beauté de la crypto, c’est que super simple au fond, malgré l’apparente complexité.

      Prenons un cas concret: la « création » d’un dollar.

      Ça prend 7 étapes avec Maker – tout le monde peut les comprendre s’ils le veulent. — et un bon nombre de gens sans formation technique suivent ça de très prêt, moi inclus (Lettres Modernes mon amour !)

      Combien d’étapes avec la FED ? Une idée de comment ça marche concrètement ? — Personne à part les gens qui travaillent dessus.

  2. psurfeur dit :

    Vous trouverez une vidéo très intéressante et plutôt claire sur le sujet sur la chaine Heu?reka

    Il n’y a jamais d’argent sur votre compte ! 3 théories de la monnaie et des banques
    https://www.youtube.com/watch?v=BldugSTNxUU

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