Les français qui font Ethereum #4 : Guy-Louis Grau de Status

Guy-Louis Grau

Qui construit Ethereum ? Pour répondre à cette question, cette série d’interviews présente les français qui y contribuent au sens large : développeurs du protocole, développeurs d’applications, graphistes, investisseurs, utilisateurs, membres actifs de la communauté…

Aujourd’hui nous rencontrons Guy-Louis, Product Manager chez Status

Bonjour Guy-Louis, merci de nous accorder un peu de temps aujourd’hui. Pour commencer peux-tu te présenter en quelques mots ?

Je suis Guy-Louis Grau. Je suis chef de produit chez Status, un projet Ethereum. Je travaille dans la blockchain depuis un peu plus d’un an, après avoir passé 15 ans comme chef de produit dans des industries plus conventionnelles, dans les objets connectés et l’IoT. J’ai une formation d’ingénieur, j’ai un background technique mais j’ai  toujours été du côté de la conception du produit, du suivi de développement, et de la mise sur le marché.

Du coup tu travaillais dans de grosses entreprises ?

J’ai surtout travaillé dans des startups françaises de la French Tech, mais oui par l’intermédiaire de rachats j’ai aussi connu le monde de la grande entreprise française ! 

Pourquoi t’es-tu intéressé à Ethereum ?

J’ai d’abord découvert Bitcoin en 2014, par intérêt général mais sans aller beaucoup plus loin. Puis fin 2016, j’ai découvert et lu le white paper Ethereum. Je travaillais dans un domaine complètement différent et j’ai eu un choc total en prenant connaissance d’Ethereum. C’est quelque chose qui m’a tout de suite passionné en parallèle de mon travail. 

Pourquoi as-tu trouvé Ethereum passionnant ?

Je trouvais que l’innovation technique était intéressante et élégante, qu’il y avait une réelle disruption dans ce qui était en train de naître là. Bitcoin se limite au transfert de valeur, et Ethereum nous fait basculer dans un monde beaucoup plus vaste, avec des logiques autonomes dans le réseau qui permettent de décentraliser tout système qui nécessite aujourd’hui un tiers de confiance. Quand j’ai pris conscience que cette beauté technique pouvait avoir des impacts économiques, évidemment, mais aussi sur la place des individus dans notre société, en leur redonnant le contrôle sur leur identité, sur leurs droits, sur leur capacité à coopérer, j’y ai vu une explosion d’enjeux. Cela m’a beaucoup intéressé et j’ai rapidement voulu travailler dans ce domaine, mais sans pour autant voir de passerelle directe. J’avais déjà 15 ans de vie professionnelle donc j’étais un peu catalogué avec mon étiquette, et je cherchais une façon de valoriser mon expérience pour le monde Ethereum. J’ai fini par trouver un projet, Status, qui a des valeurs très fortes en termes de principes d’utilisation d’Ethereum et qui cherchait quelqu’un qui savait, entre autres, faire des produits physiques. Cela a matché. Ce fut un coup de chance sur Facebook ! J’étais abonné sur des forums de crypto, et Status cherchait une personne de mon profil, j’ai répondu, une semaine plus tard je commençais. 

Pourquoi tu as décidé de basculer professionnellement ? 

J’ai basculé par passion ! Bien que la transition n’a pas forcément été confortable. Cela faisait 15 ans que je bossais en France en tant que salarié, de manière très conventionnelle. Quand j’ai commencé à discuter avec Status, ils m’ont tout de suite dit qu’ils n’avaient pas de contrat de travail à me fournir, que c’était un projet open source, certes très bien financé mais sans volonté lucrative. Il y a une vraie cohérence entre ce qu’on construit, des systèmes décentralisés, et notre mode de fonctionnement. Si on pouvait ne pas avoir d’entité légale, nous n’en n’aurions pas, d’ailleurs Status a le projet de devenir une DAO prochainement. Cela a été pour moi un saut dans un monde très différent professionnellement, tant sur le mode de travail que de l’organisation au quotidien. Chez Status on est 60 personnes entièrement décentralisées! Tout le monde est en remote. On travaille comme indépendant, comme contributeur au projet. Tu ne le fais que si tu es convaincu par le projet.

Chez Status, il y des principes très forts, il y en a dix, que tu signes cryptographiquement quand tu les rejoins! Entre autres, le respect de la liberté d’expression, la transparence, l’ »inclusivity” (tout le monde peut proposer ses idées pour le projet) …

Du coup Status, vous faites quoi?

Status est un gros projet Ethereum; on est l’un des plus gros contributeur sur github parmi tous les projets Ethereum. La mission de Status est très large, on a une approche généraliste, on développe des outils – pour utilisateurs et pour développeurs – qui permettent de créer et d’accéder à des services décentralisés. L’idée de fond est de faire émerger et de démocratiser l’accès aux services décentralisés, quels qu’ils soient: du transfert de valeur ou de propriété, de l’accès à la finance décentralisée, des systèmes de vote, pourquoi pas des services B2C comme un Uber ou un Airbnb décentralisés ….

Concrètement, la face émergée de l’iceberg c’est l’application qu’on a créée, qui est un messenger décentralisé et qui permet de communiquer de façon cryptée et non censurable. Il y a aussi un wallet pour que les utilisateurs accèdent à leurs actifs, leurs cryptomonnaies et leur identité numérique, et un browser web3 qui permet d’accéder aux services décentralisés. 

Autour de cette application, on développe d’autres outils utiles aux développeurs. On fait un framework de développement d’application décentralisées (Embark), un client ETH2.0 (Nimbus) et une Keycard qui est une carte à puce pour la crypto. Pourquoi ? Tout revient à qui possède les clés privés, qui sont au coeur de toute l’architecture crypto. Il y a deux enjeux: la sécurité, celui qui perd ses clefs privés perd tout contrôle sur ses actifs ou sur son identité, et puis rendre l’appartenance à un individu (ou une organisation) de ses clefs, pour que son identité, ses actifs, ses droits soient en sa possession physique et pas dans une application, ou pire sur un serveur dont il n’a pas le contrôle. 

A quoi servirait exactement la Keycard, cette clef physique? 

La première utilisation de Keycard c’est celle d’une hardware wallet pour sécuriser ses actifs comme un Ledger ou un Trezor. Nous travaillons également sur des scénarios de paiement où cette carte sera utilisée comme une carte de paiement 100% crypto. Et Puis Keycard fait entrer la blockchain dans le monde physique, la matérialise. Par exemple, des organisations humanitaires s’y intéressent pour identifier les gens et leur donner un droit d’accès à de la nourriture et un moyen de s’identifier.

Au sein de Status, quel est ton rôle ? Au jour le jour ?

Je suis Product Manager en particulier sur Keycard et sur tout notre travail concernant les réseaux de paiement.

Qu’est-ce que ça veut dire au quotidien? Etre Product Manager dans la blockchain, qu’est-ce que c’est ? 

Je pense qu’il y a deux dimensions :

  • La définition du produit – que construit-on ? C’est un univers très vaste, naissant. Il y a beaucoup de technologies qui ne sont qu’à moitié prêtes. Et le chef de produit s’assure que l’on commence par les besoins des utilisateurs… quelque chose qu’on peut facilement oublier dans le monde de la tech ! Le chef de produit s’assure aussi de comment le produit va s’interfacer dans l’écosystème naissant, avec les autres projets Ethereum.
  • Le faire. Travailler avec des développeurs pour s’assurer que le produit fini correspond à ce qui a été défini. Concrètement, je suis responsable d’une équipe de développement et anime leur travail au quotidien.

J’ai un métier qui me semble encore un peu rare dans l’écosystème, il faut plus de product manager ! Si on regarde la DevCon, il y a probablement 80% de devs et 20% fonctions connexes. Aujourd’hui, personne ne comprend la blockchain et il y a un véritable enjeu à l’expliquer. Cela a une utilité réelle. C’est vrai qu’il y a eu un buzz sur le nom blockchain, on mettait la blockchain à toutes les sauces. N’importe quel projet s’est « blockchainisé » pour la hype. Maintenant, il faut des gens qui communiquent et expliquent la réelle valeur ajoutée et la portée de cette technologie.

Tu travaille complètement à distance, en remote ?

Oui ! Au début ce fut un gros choc, le mode de travail est très différent du schéma corporate que je connaissais jusque là ! 

Justement, on entend souvent dire que c’est très différent, penses-tu pouvoir nous expliquer les différences de mode de fonctionnement et éventuellement leurs avantages et désavantages respectifs? 

Bien sur !  Les avantages, selon moi, d’un projet Blockchain avec un mode de travail décentralisé en remote sont :

  • Un mode de fonctionnement plus efficace, très peu de réunions.
  • Une culture d’entreprise qui est très différente. On est extrêmement responsabilisés. Chez nous il n’y a pas de hiérarchie.  
  • Chacun peut prendre des initiatives dans n’importe quel aspect du projet. C’est passionnant, dès que quelque chose t’intéresse tu peux y consacrer du temps, et faire des propositions. Il y a énormément de liberté et une grande ouverture à l’initiative.
  • Le relations sont beaucoup plus informelles. On aborde plus facilement les individus, moins de jugement sur les apparences, on est jugés sur ce qui est réellement fait et pas sur les apparences. J’ai une anecdote : au début, quand je suis arrivé chez Status, je communiquais exclusivement par écrit, mais beaucoup de gens n’utilisaient pas leurs noms, uniquement des avatars. J’essayais de comprendre qui était qui, en leur demandant de m’aider à tous les identifier, et l’une des réponse qui m’a beaucoup marqué était « peu importe qui tu es, ce qui est compte c’est ce que tu dis, et la valeur de ce que tu dis ». 

Les désavantages comparé à une société corporate sont :

  • Les statuts légaux! Avant j’avais la sécurité d’un CDI, pour Status j’ai du me mettre en indépendant, créer une EURL, je facture tous les mois, pas de sécurité de l’emploi ! Tu dois croire à ce que tu fais. 
  • La communication, des projets 100 % remote  posent parfois des problématiques humaines. L’isolement est très réel. Déshumanisant. Tu bosses de chez toi avec des collègues qui sont parfois des avatars ! 
  • C’est quelque chose qui convient à certains types de personnalités. Si tu as besoin de cadre, de direction, c’est impossible d’avancer.
  • La prise de décision est compliquée. Tout le monde donne son avis vu qu’il n’y a pas de hiérarchie. On met en place des systèmes de vote sur la blockchain pour faciliter ces aspects.

Du coup, pour la communication on essaie de mettre en place des rituels. On crée des moments pendant l’année ou tout le monde se rencontre. Et puis chacun s’organise, on sait qu’on passe d’un monde entreprise à un monde indépendant, chez soi, sans collègue, du coup on est beaucoup à aller dans des coworking, d’ailleurs Status subventionne le coworking.

Comme tu le soulignais, tu as du trouver une porte d’entrée professionnelle et les méthodes de travail sont différentes. As-tu des conseils pour des personnes non techniques qui voudraient travailler dans la blockchain ?

Je pense qu’il faut vraiment être intéressé par la blockchain. La barrière serait sinon trop forte. C’est un écosystème hyper jeune, donc il faut avoir une vision long terme, et une forme de passion personnelle pour cet univers là. Les types de projets sont encore assez variés. Et puis je pense qu’on rassemble beaucoup de personnes qui ont besoin de vivre avec des valeurs fortes.  En tout cas chez Status c’est un facteur très important, et croire en des idéaux est essentiel pour arriver à travailler.

Par exemple chez Status, nous sommes convaincus que notre travail permettra à des communautés (comme à Hong-Kong ou en Crimée…) de communiquer librement de façon cryptée et sans risque de censure.

Quel est ton rapport à la spéculation autour des crypto-monnaies ?

Personnellement, ce n’est pas un domaine d’intérêt. J’y vois une diversion de l’intérêt principal des cryptomonnaies et donne un rapport faussé à ce que c’est, ce que ça peut faire. Le mot “crypto” est devenu synonyme d’une spéculation stérile dans la bouche des non connaisseurs de cet univers, et c’est dommage.

Status a son propre token bien sûr, le SNT et nous construisons des cas d’usage qui l’amèneront à circuler et se valoriser, c’est certain et même important pour entretenir cet écosystème que nous construisons sur le long terme, mais la valorisation à court terme de notre token n’est jamais au coeur de nos décisions, qui sont toujours faites en accord avec nos principes.

Peux-tu nous parler d’une application Ethereum utile ?

Je pense qu’il y a encore très peu d’applications qui soient utiles pour quelqu’un de non initié à la crypto, et tout le monde se demande quelle sera la première application qui percera, et créera une adoption parmi un public plus large, de non initiés !

On peut bien sûr penser au monde de la finance décentralisée, la DeFi, ou bien aux systèmes d’identités décentralisées qui rendent leurs données aux individus et pas au géant du web comme Google ou Facebook.

Nous avons encore beaucoup de travail pour en arriver là et au moins deux défis:

  • Abaisser les barrières à l’adoption en terme d’expérience utilisateur. Où commencer quand je suis un utilisateur ?  Avec quelle application sur son smartphone ? Comment je me procure des crypto actifs ? L’expérience utilisateur doit être simple alors qu’elle est aujourd’hui encore compliquée et intimidante.
  • La scalabilité: les blockchains ne savent pas encore soutenir un grand nombre d’utilisateurs, et des transactions rapides, si possible en limitant la consommation énergétique du réseau !
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