Les français qui font Ethereum #2 : Mamy Ratsimbazafy de Status

Qui construit Ethereum ? Pour répondre à cette question, cette série d’interviews présente les français qui y contribuent au sens large : développeurs du protocole, développeurs d’applications, graphistes, investisseurs, utilisateurs, membres actifs de la communauté…

Aujourd’hui nous rencontrons Mamy, qui travaille comme développeur chez Status.

Bonjour Mamy, merci de prendre le temps avec nous pour nous parler un peu de ton expérience sur Ethereum ! Pour commencer, peux-tu te présenter en deux mots ?

Mamy Ratsimbazafy, je suis développeur chez Status, une startup blockchain qui crée un messenger et un dApp browser, un peu comme un App Store pour les applications décentralisées. Je travaille depuis 2 ans sur Ethereum 2.0.

Pourquoi as-tu choisi de développer sur Ethereum ?

Complètement par hasard ! A la base, je développais depuis chez moi une librairie de machine et de deep learning dans un langage que personne ne connaît qui s’appelle Nim. Status a publié une offre d’emploi sur Reddit pour des développeurs Nim. Ils avaient choisi ce langage pour leurs futurs projets R&D, j’ai postulé, tout simplement.

Nim, comme tu le soulignes, est un langage peu connu. Pourquoi t’y es-tu intéressé et pourquoi Status l’a-t-il choisi ?

Alors Nim a plusieurs avantages. D’abord, c’est un langage très rapide – aussi performant que le C. Ensuite c’est un langage avec une syntaxe facile, proche du python et il se trouve que les recherches de la Fondation Ethereum se font en Python. D’ailleurs on a commencé par implémenter un client Ethereum 1 et le démarrage a été fait par un script automatique qui transformait le Python en Nim. Finalement, il y a un argument plus politique, Nim étant un petit langage, comparé à Go ou Rust, c’était beaucoup plus simple d’influencer le langage en fonction de là où on voulait aller.

Du coup vous avez contribué à la construction du langage ? 

Status a recruté directement les développeurs du compilateur Nim. On a plusieurs membres dans l’équipe qui contribuent au développement de Nim, et je suis un des plus importants contributeurs au niveau des librairies de l’écosystème.

La stack Status est assez spécifique car, pour l’expérience utilisateur et tout ce qui interface, on utilise un langage qui s’appelle Clojure, qui est également très peu connu. L’intérêt de travailler sur ces langages de niche est double, d’une part, lorsque tu recrutes, les personnes sont très motivées et d’autre part ils se voient plus comme des artisans, qui feraient ça par passion, même si on ne les « payait pas ».

Peux-tu nous expliquer ce que tu fais comme si on avait douze ans ?

Je crée des règles pour le futur Ethereum 2.0 pour que des gens puissent réaliser leurs besoins avec d’autres qui n’ont pas forcément le même objectif et parfois même un objectif contraire. Une collaboration dans un univers impitoyable !

Pourquoi Ethereum 2.0 chez Status, pourquoi vous faites un client ?

C’est parti de Ethereum 1.0. Aujourd’hui, Status utilise Geth, sur Ethereum 1.0 et l’un des points d’achoppement est que le rythme de développement et les objectifs de Geth et ceux de Status sont complètement différents, donc on maintient un fork de Geth mais ca représente un gros boulot en terme de maintenance. Avoir un client Ethereum 2.0 dès le départ permet de le faire avancer à notre rythme, avec notre propre focus qui sont les téléphones mobiles.

Comment c’est de travailler sur un client Ethereum 2.0 ?

C’est wild wild west, quand j’ai rejoint l’équipe, sur Ethereum 2.0 c’était un Hack.md. Donc toutes les modifications et spécificationss étaient sur Hack.md. C’est mieux que les mails, mais c’est pas terrible pour suivre les changements. Je me rappelle des changements de Vitalik le dimanche à 10h40 sans traçabilité. Du coup le lundi, tu te demandes où est passé la section que tu étais en train d’implémenter, et en fait elle a été supprimée [rires]. Nous, on n’était pas des développeurs blockchain mais Nim, du coup, pour se faire la main, on a implémenté Ethereum 1.0 pendant six mois de janvier à juillet 2018. J’étais explorateur sur Ethereum 2.0 donc j’ai commencé à implémenter des parties des spécifications, et faire du lobbying pour les mettre sur Github et faciliter la collaboration.

A partir de ce moment là. Danny Ryan a pris en charge la relation entre les développeurs de clients et la Fondation Ethereum. Il y a eu des releases qui ont commencé à partir de janvier 2019. En mars, on a eu un problème, il fallait pouvoir tester ce qu’on faisait. Diederik Loerakker est apparu, et a mis en place toute la partie test des spécifications. En juin les clients avançait tous dans leur coin. Consensys a eu l’idée d’enfermer tout le monde dans une pièce 10 jours pour bosser ensemble, et ça marche. C’est génial de voir que les gens apparaissent spontanément dès qu’on a un besoin !

Pourquoi ça marche ?

Open collaboration, tout est public, donc n’importe qui de suffisamment motivé peut comprendre les choses et l’historique et s’il sent qu’il y a un besoin, proposer des améliorations. C’est vraiment une grande force.

Pourquoi les gens le font ?

La marque Ethereum attire car elle a beaucoup de poids et la communauté est importante.

Et celle-ci a des attentes. La possibilité est laissée à n’importe qui de se porter volontaire pour faire avancer les choses, et certains le font spontanément.

Avant Status, que faisais-tu, comment es-tu arrivé là ?

[Rires] Alors, allons y de façon chronologique. Je suis diplômé en ingénierie mécanique et il se fait que je sois sorti d’école au moment de la crise de la dette grecque. Aucun job, aucun entretien à moins d’avoir cinq ans d’expérience, l’histoire classique de beaucoup de diplômés. Par contre, en finance, ça recrutait énormément, et il se trouve que je geekais pas mal sur le forum Archlinux. On m’a donné ma chance à la Société Générale pour faire du support sur les systèmes informatiques. Ensuite, j’ai rejoint JP Morgan en Suisse, à peu près au même poste mais dans un monde complètement différent: la banque privée. La banque privée en Suisse c’est simple, on ne peut pas rentrer avant d’avoir 3 millions en liquide ou alors 15 millions en immobilier. Et ça c’était pendant les 4 premières années de vie professionnelle. Ensuite je voulais donner plus d’impact sociétal à ma carrière et j’ai rejoins Horyou : une startup qui crée un réseau social, comme un Facebook, pour les ONGs. Je les ai rejoints pendant six mois en tant que chef de projet événementiel au Festival de Cannes. À la base je devais m’occuper des partenariats et de business development. Il se trouve qu’une des actions concrètes était d’aller au festival de Cannes, d’engager des stars américaines, très philanthropes et engagées, et par ce biais accrocher les personnes qui les apprécient (« si cette star le fait, pourquoi pas moi? »). J’étais le seul profil technique et il y avait des problématiques logistiques de corrosion par le vent et le sable concernant des chapiteaux de 800m2 qu’on devait créer sur la Croisette. Je me suis vraiment retrouvé catapulté là, pendant six mois, avant de revenir sur Paris. Une fois à Paris, j’ai rejoint la Fondation de France. C’est la plus grosse ONG française. Pour vous donner une idée de la taille, c’est 150 000 000 € de dons reçus et distribués annuellement et 2 milliards d’actifs sous gestion -d’argent que la fondation gère-. Moi, j’étais toujours dans mon optique d’impact social, de finance, d’informatique. Du coup j’étais placé sur les sujets de transformation digitale et de support sur la partie comptabilité, financement de projets, dons, donations,… J’ai fait ça pendant deux ans et demi mais il se trouvait que la Fondation est une société assez vieille, la moyenne d’âge est de 55 ans, du coup je me sentais en décalage et ne pas avancer sur la tech. C’est à ce moment là que je me suis penché sur le deep et machine learning, je me suis formé à la data science le soir. De plus j’ai commencé à développer mes propres librairies complètement en autodidacte aussi bien pour m’améliorer en data science qu’en code.

Du coup tu codais en autodidacte, tu es tombé sur Nim, ça t’a passionné mais en fait tu ne connaissais pas la blockchain quand tu as postulé pour Status ?

[Rires] Alors si, il se trouvait que chez JP Morgan, dans mon équipe, quasiment tous les lundis on parlait du Bitcoin, qui vacillait entre $700 et $800 où l’on se disait que ca allait crasher, c’était en 2013-2014, et on regardait ça de loin.

Mon père, qui travaille en finance, m’en a aussi parlé, il m’a dit qu’il y avait un truc pas mal, me disant d’aller voir, qui s’appelait Ethereum. Moi je rigolais en disant : « mais non, tu vas voir ca va disparaître ». Finalement, il avait raison !

C’est rare de rencontrer des personnes qui ont découvert Ethereum par leurs parents ! Comme tu as bossé chez JP, tu as un avis sur Quorum ?

J’ai été agréablement surpris ! C’est une société assez hiérarchique, où les décisions sont très pyramidales, en tout cas dans la branche où j’étais. Je trouve ça vraiment bien qu’ils développent en open source et le projet a l’air d’être assez ouvert aux contributions extérieures. Souvent le problème des intrapreneurs avec lesquels j’ai pu discuté est qu’ils doivent défendre leurs projets auprès des MD (Managing Director ndlr) qui tous les ans leurs demande des résultats, ce qui peut brimer la phase de recherche et développement. Chez JP Morgan, j’ai l’impression qu’ils ont un environnement très positif.

Quelle est ton opinion sur la spéculation des crypto monnaies ?

Quand j’ai rejoint Status, j’ai essayé de trouver des meetups crypto-blockchain et après deux meetups, je n’y suis plus allé pendant un an. Toutes les discussions tournaient autour du prix, de lambo, to the moon. Quand il a eu Bitconnect, et les crash, les questions se sont recentrées sur la partie blockchain et moins sur la partie spéculation.

La spéculation donne une image négative: spam, arnaque ou “get rich quick”. Cela détourne l’attention des impacts sociétaux potentiels très intéressants, pour ne pas les citer: Unicef. 

C’est précisément ça qui te fait rester sur la blockchain ?

Exactement: L’impact sociétal potentiel. Également la partie technique dans le sens où les compétences techniques que j’ai et que j’apprends, je peux les utiliser à fond. J’aime également le fait qu’il y a moins de dépendance de la hiérarchie. C’est peut-être ça l’esprit décentralisé. Je me sens libre de proposer des projets, et c’est plus au mérite que l’on va juger le projet qu’à la bottom-line (rentabilité immédiate ndlr). Et puis évidemment, la recherche, c’est passionnant. Il y a tellement de choses à deviner, créer, explorer !

Justement, il y a beaucoup de potentiel, mais qu’en est-il du cas d’usage concret? Selon toi, y en a-t-il déjà sur Ethereum ?

Est-ce que tu as vu le film: « Trust Machine: Story of Blockchain » ? Je l’ai vu dans l’avion, et… Waow. Alors aujourd’hui il y a la FAO, la Food Organisation des Nations Unies qui utilise la blockchain au lieu des tickets. Dans le passé pour les dons en nourritures, les organisations émettaient des tickets pour éviter que les gens reviennent plusieurs fois, aujourd’hui, ils utilisent la blockchain pour cela. Les personnes n’ont pas besoin de mobile, de wallet, etc, tout est identifié via l’iris de l’oeil, c’est une captation biométrique qui génère la clé privée, et donc on sait qui est venu a quelle heure, prendre quoi. C’est très intéressant pour les personnes qui n’ont ni mobile ni possession physique et cela évite aussi la création de “mafias de tickets”. J’ai vu ça et j’étais, vraiment, mindblown. A priori, ils ont une unité à NY qui travaille sur ces sujets.

Le film présentait aussi une application à l’UNICEF sur une problématique très actuelle concernent les enfants. Les enfants émigrés sont baladés de pays en pays, et reçoivent une nouvelle identification dans chaque pays. Quand ils arrivent dans un pays, aucune information n’est transmise à part le nom et la date d’entrée à la frontière. Mais beaucoup de services d’aides se sont rendus compte que le placement de ces enfants fonctionne mieux quand ceux-ci une histoire et non quand ils apparaissent comme par magie dans un pays. Du coup, ils ont eu une idée, exploitable grâce à la blockchain: créer un identité sur la blockchain et relier les différentes identités locales à celle-ci. On peut alors tracer les trajets que l’enfant a fait et utiliser ces informations pour les rapprochements familiaux, pour aider à comprendre le passé de ces enfants.

Tu vois des utilisations négatives, détournées de ces cas usages ? 

Bien sur : un couteau peut-être un outil mais aussi une arme.

0
Comments

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.