Gouvernance Blockchain : Programmer Notre Futur

Ceci est la traduction du billet de Fred Ehrsam intitulé « Blockchain Governance: Programming Our Future« . Sans être en accord avec tous les points relevés par Fred, j’ai trouvé cet article d’un très grand intérêt, à la fois pour l’éclairage sur les enjeux de la gouvernance des blockchains et pour le tour d’horizon de multiples aspects de ce type de gouvernance.

Le sujet est parfois ardu. J’ai pensé qu’une lecture en français pouvait être plus abordable pour certains, d’où cette version. Fred m’a aimablement donné l’autorisation de traduire son texte, sans faire procéder à une relecture. S’il y a certaines lourdeurs ou inexactitudes, elles sont de mon fait et je prie le lecteur de m’en excuser !

Ce billet décrit en quoi la conception de la gouvernance des blockchains est l’une des questions du jour les plus importantes, quels sont ses aspects essentiels, les approches principales déjà mises en oeuvre et celles que l’on voit arriver. Il conclut sur des suggestions pour la communauté.

Pourquoi la gouvernance des blockchains est importante

Comme pour les organismes vivants, les blockchains qui durent et s’imposent sont celles qui sont le mieux adaptées à leur environnement. En considérant que ces systèmes ont besoin d’évoluer pour survivre, leur conception initiale est importante, mais sur la durée, ce sont les mécanismes permettant leur changement qui sont les plus importants.

C’est pourquoi je pense que la gouvernance est la question essentielle qui se présente à nous. D’autres problèmes fondamentaux, comme la scalabilité, peuvent être adressés d’autant mieux que les bonnes incitations sont mises en place afin qu’ils soient résolus. Et pourtant, il y a encore peu de recherche sur le sujet qui semble largement incompris.

Satoshi nous a montré l’immense puissance que peut libérer une structure incitative basée sur la blockchain. Un papier de 9 pages a accouché d’une crypto-monnaie valant 150 milliards de dollars, d’un réseau informatique 10.000 fois plus puissant que les 500 plus gros super-ordinateurs au monde, et d’un écosystème diversifié de développeurs, d’utilisateurs et d’entreprises. On peut soutenir qu’il s’agit là de l’un des plus impressionnants effets de levier dans l’histoire humaine. Il montre la puissance des blockchains en tant que réseau universel capable d’émerger de façon quasiment autonome.

Nous vivons aujourd’hui au sein de réseaux numérique, avec un temps moyen de 11 heures par jour passées devant un écran aux Etats-Unis, dont plus de la moitié connecté à internet, en croissance de 11% chaque année. Cependant, ces réseaux sont hautement centralisés (Facebook, Google, Apple, Twitter) et continuent à se consolider. Dans le modèle actuel, tout le profit et le pouvoir d’un réseau est aux mains d’une entreprise, et et les membres du réseau n’en bénéficie pas. Il est important que les réseaux où nous vivons servent les intérêts de tous. Avec les blockchains émergeant en tant que nouvelle infrastructure mondiale, nous avons une chance de créer des structures de pouvoir complètement différentes, et de programmer le futur que nous désirons pour nous-mêmes.

C’est pourquoi je pense que la conception de systèmes de gouvernance basés sur la blockchain est l’un des leviers les plus puissants à notre disposition aujourd’hui.

Une Explosion Cambrienne

Il est rare qu’un nouveau gouvernement ou qu’une nouvelle banque centrale soit créé.e, et encore plus exceptionnel d’expérimenter un nouveau mode de gouvernance à cette occasion.

Les blockchains sont uniques en ce qu’elles 1) permettent des milliers de systèmes de gouvernance et de politiques monétaire d’être testés à la vitesse du logiciel avec dans nombre de cas, 2) des répercussions bien moins graves en cas d’échec. On peut donc s’attendre à une Explosion Cambrienne de ces systèmes de gouvernance, évalués en parallèle et à grande vitesse. Pour être clair, j’inclue la conception du système économique et de la politique monétaire (en d’autres termes, la structure d’incitations) dans la gouvernance, puisqu’ils peuvent, comme les autres aspects du système, être modifiés avec le temps.

De nombreuses tentatives se termineront en échecs spectaculaires. Avec des millions de banques centrales algorithmiques, attendons-nous à voir des millions de crypto-George Soros à l’assaut de la banque d’Angleterre. A travers ce process, les blockchains pourraient nous enseigner davantage dans les 10 prochaines années que ce que nous avons appris du « monde réel » depuis 100 ans.

Deux composants essentiels de la gouvernance

1. Incitations

Chaque groupe dans un système a ses propres motivations. Les incitations ne sont pas nécessairement alignées à 100% avec les autres groupes d’un même système. Un groupe est amené à proposer au fil du temps des changements correspondant à ses intérêts propres, ce qui se traduit par des modifications des modes de rétribution, de la politique monétaire et de l’équilibre des pouvoirs.

2. Mécanismes de coordination

Puisqu’il est très improbable que tous les groupes aient des intérêts alignés entre eux en permanence, leur aptitude à coordonner leur activités respectives à l’aide d’incitations spécifiques détermine leur capacité à influencer le système. Si un groupe se coordonne plus efficacement qu’un autre, il bénéficie d’un rapport de force en sa faveur.

En pratique, un facteur important est la part de la coordination on-chain par rapport à la coordination off-chain (c’est-à-dire en dehors des opérations traitées via la blockchain), l’utilisation de la blockchain rendant la coordination plus facile. Dans certaines blockchains nouvelles, la coordination on-chain autorise la modification des règles de gouvernance, voire même celle de l’historique du registre.

Approches actuelles

Ce qui suit est une analyse des avantages et inconvénients des deux grandes blockchains actuelles : Bitcoin and Ethereum. Nous sommes actuellement dans la phase initiale des gouvernances blockchain. Les systèmes sont rudimentaires et peu de choses ont à ce jour été tentées.

Bitcoin

Bitcoin est la première tentative réussie de créer une blockchain autonome. Examinons-là en tant que point de départ à partir duquel tout commence.

1. Incitations

  • Développeurs: augmentation de la valeur des tokens en leur possession, reconnaissance sociale, conservation du pouvoir sur les évolutions du protocole
  • Mineurs : augmentation de la valeur des tokens en leur possession, rétribution pour les nouveaux blocs minés, commissions sur les transactions
  • Utilisateurs : augmentation de la valeur des tokens en leur possession, accroissement de l’utilité du token (par exemple en tant que réserve de valeur, ou sous l’angle de l’irréversibilité des transactions)

2. Mécanismes de coordination

Essentiellement off-chain. Les développeurs se coordonnent via le système de Bitcoin Improvement Proposals (BIPs – propositions d’amélioration du Bitcoin) et via une liste de distribution. On peut considérer que les mineurs peuvent se coordonner on-chain dans le sens où ce sont eux qui créent la chaîne elle-même, via le protocole de minage.

Résultat

L’équilibre des pouvoirs ainsi constitué est quelque peu analogue à celui du gouvernement des Etats-Unis, et offre de nombreux avantages. Les développeurs soumettent des « pull requests » (proposition de modification de code), à la manière des projets de loi soumis par le Sénat. A l’instar du pouvoir de l’exécutif, les noeuds du réseau peuvent appliquer un veto en s’abstenant d’utiliser une version du logiciel compatibles avec celles utilisées par les mineurs. Et comme les citoyens, les utilisateurs peuvent se révolter. Enfin, les intérêts économiques de toutes les parties les poussent à agir de façon à maintenir la confiance dans le système. Par exemple, si les mineurs s’aliènent les utilisateurs, les tokens perdront leur valeur et ils feront faillite. En tant que premier essai d’un système de ce type, il est remarquable de constater à quel point le Bitcoin est toujours aussi puissant.

Il existe toutefois des risques systémiques posés par des asymétries dans les incitations. Les mineurs réclament des changements qui augmenteront les commissions futures, alors que les développeurs s’en fichent, du moment que la valeur du Bitcoin continue de grimper. Les incitations économiques directes des développeurs sont faibles. Les nouveaux développeurs ont peu intérêt à travailler sur le Bitcoin, parce qu’il n’existe pas de façon directe de gagner de l’argent en le faisant. Par conséquent, ils travaillent souvent sur de nouveaux projets – en créant des tokens Ethereum, des chaines complètement nouvelles, ou des startups. L’absence de sang neuf renforce le statut des développeurs initiaux en tant que meilleurs experts. Ceci conduit à un cercle vicieux : le pouvoir se concentre dans un petit groupe de développeurs du noyau de la technologie, ce qui se traduit par du conservatisme et un ralentissement du développement technologique. Le risque de corruption des développeurs grandit, puisqu’ils ont beaucoup de pouvoir mais peu d’incitations économiques. Afin d’adresser ce risque, des détenteurs de tokens de la première heure et des universités ont sponsorisé des développeurs, avec un impact limité à ce jour.

De façon similaire, des asymétries dans la capacité de se coordonner donnent aux mineurs un pouvoir disproportionné. La communication entre eux est facile, puisqu’ils sont peu nombreux. Le minage étant un business gouverné par des économies d’échelle, on doit s’attendre à une tendance constante vers un monopole naturel et une coordination encore plus aisée entre ces acteurs. Pour en donner une idée, 95% de la puissance de minage était représentée par un groupe rassemblé sur une petite scène, il y a deux ans. Les mineurs peuvent également obtenir un pouvoir disproportionné en soudoyant des développeurs ou en en embauchant. Enfin, le système d’équilibre des pouvoirs du Bitcoin repose sur un certain degré de transparence, concernant par exemple la proportion du contrôle de la puissance de hachage par les plus gros mineurs ou l’indépendance des développeurs. Si un acteur était capable d’atteindre 51% de la puissance de hachage du réseau, il aurait intérêt à ce que personne ne le sache afin d’éviter la destruction de la confiance et l’écroulement catastrophique du réseau. Une telle éventualité pourrait ainsi conduire à une évolution progressive vers un contrôle centralisé, via la censure des transactions et le blocage d’actifs numériques.

Ethereum

Sur Ethereum, les incitations systémiques et les mécanismes de coordination sont similaires à ceux du Bitcoin pour le moment.

Ceci changera quand Ethereum adoptera le mécanisme de preuve d’enjeu (« proof of stake »). Les mineurs seront remplacés par toute personne ayant suffisamment d’Ethers pour faire tourner un « validateur », c’est-à-dire une sorte de mineur virtuel ne nécessitant pas de dépenser de l’énergie. Avec des solutions comme 1protocol, même les plus petits détenteurs d’Ethers pourront participer, effaçant ainsi la distinction entre mineur et utilisateur, et éliminant potentiellement le plus gros risque de centralisation présent dans le réseau Bitcoin.

Les incitations des développeurs principaux (« core ») demeurent les mêmes. La coordination autour des problèmes critiques a été plus rapide et moins brutale que pour le Bitcoin jusqu’ici. Ceci est dû à 1) une culture plus ouverte au changement parce qu’Ethereum a été créé en réaction aux rigidités de l’environnement Bitcoin, et à 2) l’impulsion de Vitalik Buterin en qui la communauté a une grande confiance.

Les faiblesses actuelles du modèle incluent 1) une dépendance excessive dans son créateur (Vitalik) et 2) comme pour Bitcoin, peu de moyens d’inciter au développement de la technologie, ce qui conduit à l’apparition de nouveaux projets financés par leur propre token. Vitalik s’efforce de prendre de la distance, ce qui sera sans doute une tâche délicate.

Nouvelles chaines dotées d’une gouvernance on-chain

De nouvelles blockchains proposent de faciliter la coordination entre les acteurs en rendant possible la gouvernance on-chain.

Tezos

Avec Tezos, n’importe qui peut proposer un changement à la structure de gouvernance, sous la forme d’une modification de code. Un vote est déclenché sur la blockchain. Si la proposition est adoptée, la mise à jour est déployée sur le réseau de test. Après une période de fonctionnement sur ce réseau, un vote de confirmation est ouvert, qui peut conduire au déploiement final sur le réseau principal. Ce concept est appelé « registre auto-modifiable » (“self-amending ledger”).

Un tel système est intéressant en ce qu’il ré-équillibre le pouvoir en faveur des utilisateurs, et diminue d’autant celui du groupe plus centralisé des développeurs et des mineurs. Du côté des développeurs, chacun peut soumettre une proposition de changement, et surtout chacun a un intérêt économique à le faire. Les contributions sont récompensées par la communauté via l’émission de nouveaux tokens. Dans le cas du Bitcoin ou d’Ethereum l’absence d’incitation à faire évoluer le protocole conduit à concentrer le pouvoir chez les développeurs historiques ; le mécanime inscrit dans le protocole même de Tezos afin d’inciter à son amélioration permet d’annuler cet effet de rente au sein du groupe des développeurs.

Il permet également une coordination directe des utilisateurs via la blockchain, ce qui augmente considérablement leur pouvoir et réduit celui des mineurs, en comparaison de systèmes comme celui de Bitcoin ou d’Ethereum.

DFINITY

Une gouvernance on-chain encore plus prononcée consisterait à combiner les votes sur la blockchain pour amender le protocole, comme dans Tezos, à la possibilité d’opérer des modifications rétro-actives dans le registre lui-même. En d’autres termes, si quelque chose se produit que les possesseurs de tokens n’apprécient pas (par exemple : un hack, un marché de drogue), ils peuvent revenir sur l’historique des transactions et les modifierDFINITY, une blockchain en cours de développement, emprunte cette voie. Les partisans de ce système soutiennent que les incidents comme le hack de TheDAO ou comme le récent bug de 150 millions de $ du contrat Parity multi-sig ne causeraient pas de tels traumatismes, ni de hard forks, s’il était possible de voter pour en effacer les conséquences. D’un autre côté, un tel système ouvre la voie à une censure directe des transactions et à l’emprise sur les tokens de n’importe qui. Comme on l’a vu dans le cas du hard fork d’Ethereum afin d’annuler le hack de TheDAO, ceci est possible avec les blockchains existantes, mais implique beaucoup plus de frictions : coordination off-chain et hard fork, plutôt que coordination on-chain sans fork.

La flexibilité de DFINITY est maximale. Selon les parties du protocole que Tezos permettra de modifier, il sera aussi envisageable que des modifications protocolaires aboutissent à ré-écrire le registre, comme pour DFINITY. Il est à prévoir que ces systèmes auront des seuils de vote différents selon le type de décision, avec sans doute des super-majorités requises pour certains aspects, et une majorité simple pour d’autres.

Le double tranchant de la gouvernance on-chain

La gouvernance on-chain est une arme à double tranchant. D’un côté, elle permet de s’assurer que les règles sont appliquées de façon totalement cohérente, ce qui améliore la coordination et l’impartialité du système. Elle permet également une price de décision plus rapide. D’un autre côté, elle présente des risques car le metasystème devient plus difficile à changer une fois qu’il est institué. Comme toute chose implémentée sous forme de code, elle peut être exploitée et détournée, et ce d’autant plus facilement dans le cas où des failles y sont logées. Vlad Zamfir, l’architecte principal de la preuve d’enjeu d’Ethereum, juge que « les risques dépassent de loin les avantages » et que la gouvernance on-chain « constitue une proposition extrêmement hasardeuse ».

Dans certains cas d’usage, aller vers des règles immuables est sans doute une bonne chose. C’est spécialement vrai de l’usage d’une blockchain à des fins de réserve de valeur. Peut-être que des protocoles de bas niveau devraient tendre vers l’inertie et le conservatisme, alors que les protocoles de plus haut niveau pourraient être plus souples. Selon les mots de Calvin Coolidge : « il est bien plus important de rejeter les mauvais projets de loi que d’adopter ceux qui sont bons« . Comme le font les grandes entreprises en matière d’innovation, les protocoles les mieux établis devraient observer ce que font les nouveaux protocoles, et adopter les techniques qui font leur preuve. Ceci semble particulièrement le cas pour Ethereum, qui a montré une disposition à effectuer des hard forks tout en conservant la valeur du réseau. En conséquence, je m’attends à voir l’innovation dans ce domaine venir essentiellement de tokens sur Ethereum, et de chaines entièrement nouvelles.

Il est probable que nous n’avons pas encore trouvé les meilleurs systèmes de gouvernance, ce qui signifie qu’un système général permettant de tester différentes méthodes est très utile, au minimum pour apprendreUn système complexe peut simuler des systèmes plus simples, l’inverse est généralement plus difficile.

Les enseignements les plus intéressants viendront de l’exploration de l’équilibre entre mutabilité, nécessaires à l’évolution des, et immutabilité, nécessaires à leur stabilité.

Approches futures

Nous allons parler à présent des futures stratégies de gouvernance dont le potentiel reste à confirmer.

Futarchie

Dans un système futarchiquela société définit des valeurs cardinales et les marchés de prédiction sont utilisés pour décider des actions nécessaires afin de maximiser ces valeurs. Pour le dire d’une autre manière : « vote sur tes valeurs, parie sur tes convictions« . Ce principe a été proposé à l’origine par Robin Hanson, un professeur d’économie de l’université George Mason, en 2000.

Ralph Merkle a formalisé une proposition particulièrement éclairante concernant une implémentation de la futarchie sur la blockchain, dans son papier appelé « DAOs, Démocratie, et Gouvernance« . Dans sa proposition, on demande une fois par an à chaque citoyen de répondre à la question « comment mesurez-vous votre satisfaction cette année, sur une échelle de 0 à 1 ? ». La moyenne générale donne un score de bien-être de la société dans son ensemble. Un marché prédictif portant sur ce score est développé pour chacune des 100 prochaines années. Sur ce marché, des traders peuvent spéculer à propos du score de bien-être de n’importe quelle année dans le futur. Un score général de bien-être futur est alors créé, en moyennant les scores des 100 prochaines années et en surpondérant les années les plus proches par rapport aux plus lointaines. Quand un nouveau projet de loi est introduit, les marchés spéculent sur son impact positif ou négatif sur le score général à 100 ans. Si le projet est adopté, les traders qui ont parié sur un impact positif voient leurs enjeux verrouillés dans le smart contract associé. Ils recevront de l’argent si le score augmente effectivement, et perdront leur mise s’ils ont eu tort.

Ce système pourrait être incroyablement puissant pour plusieurs raisons. D’abord, voter devient extrêmement simple. Les gens n’ont pas besoin de voter, on leur demande juste une seule chose, une seule fois par an : leur satisfaction. Deuxièmement, les gens n’ont pas besoin d’acquérir une connaissance approfondie des candidates et des projets de lois. C’est important parce que les candidats sont souvent très persuasifs, et les lois sont complexes au point qu’il est difficile même pour un chercheur spécialisé d’appréhender toutes leurs implications, sans parler d’un élu ou d’un citoyen lambda. A la place, nous nous reposons sur la sagesse des marchés. Comme pour le trading des actions, seules les personnes extrêmement bien informées sur un sujet parierons dessus – faute de quoi elles prendraient le risque de perdre face à des personnes mieux informées. Finalement, c’est un système où les incitations du marché sont alignées avec les valeurs sociétales.

Dans un système futarchique, le diable est dans les détails de l’implémentation. Les problèmes critiques incluent la question de savoir comment décider des valeurs sociétales à maximiser, et comment s’assurer que les personnes ne sont pas poussées à des votes tactiques extrêmes sur le score de satisfaction afin d’influencer les politiques proposées.

Définir des fonctions cibles est à la fois important et délicat, en raison de l’imprévisibilité foncière des conséquences d’une politique ou d’un système. La maximisation d’une valeur spécifique peut causer des phénomènes désastreux pour l’ensemble du système, comme l’illustre l’expérience de pensée à propos du maximiseur de trombones, qui détruit la planète en cherchant à s’assurer des ressources pour produire le maximum de trombones possible.

Ces préoccupations sont sérieuses. Je pense que les intelligences artificielles les plus puissantes émergeront grâce aux blockchains en utilisant les données et en algorithmes produites par n’importe qui, en réponse à des incitations tokenisées.

Démocratie liquide

La démocratie liquide est un système où chacun a la possibilité de voter par lui-même, de déléguer son vote à quelqu’un d’autre, et de révoquer la délégation de n’importe quel vote à tout moment. Dans la plupart des démocraties modernes, ce système n’est pas possible car il existe peu de lois votées directement (c’est le rôle des représentants élus de le faire), et nos représentants sont élus pour plusieurs années.

Il semble que ce système sera utilisé par les blockchains utilisant la preuve d’enjeu, en raison de sa simplicité.

Vote quadratique

Le vote quadratique est un système permettant l’achat de votes, chaque vote additionnel coûtant deux fois plus que le précédent. En d’autres termes, l’argent achète les voix, mais avec un rendement fortement décroissant. Vitalik en a proposé une variante qu’il appelle « vote quadratique avec verrouillage des jetons », selon lequel N jetons donnent N * k votes, en bloquant ces jetons pour une période de temps de k². C’est une modification intéressante car elle prend en compte la durée des effets des décisions dans le mécanisme d’incitation : plus de pouvoir de vote nécessite de vivre avec vos décisions pour plus de temps. Dans un monde tokenisé où il y a peu de friction pour entrer ou quitter une communauté, c’est très important.

Démocratie ou ploutocratie ?

Un problème essentiel des systèmes accordant un droit de vote à chaque personne sur la blockchain est leur vulnérabilité aux attaques Sybil. Il ne coûte pratiquement rien de créer un nombre de comptes infini, ce qui signifie qu’il est facile de voter un nombre infini de fois. C’est pourquoi le modèle par défaut dans la preuve d’enjeu et dans les gouvernances basées sur des tokens Ethereum est « un token = une voix ».

Des systèmes d’identité décentralisée comme Civic rendent possible de s’assurer d’un vote unique par personne. Toutefois, il est probable que l’anonymat sera recherché et préservé dans la plupart des cryptomonnaies. Associer une identité à un jeton, c’est lui donner une histoire singulière, dont les caractéristiques peuvent faire l’objet d’une évaluation subjective, ce qui détruit la fongibilité de la monnaie.

Comme évoqué dans le vote quadratique, d’autres mécanismes de pondération du poids des membres peuvent être imaginés. Par exemple, un nouveau détenteur de tokens pourrait avoir moins de pouvoir de vote pendant la période de son entrée dans la communauté, à l’image des limitations du vote pour les résidents non encore citoyens d’un pays.

Dans tous les cas, le monde d’aujourd’hui serait profondément différent si les gouvernements modernes étaient élus uniquement en fonction d’un pouvoir conféré par l’argent. Ce type de changement du système de décision n’est pas à prendre à la légère.

Enfin, la réputation au sein de la communauté utilisant un jeton sera essentielle. On le voit déjà de façon indirecte, en constatant le poids des suggestions de Vitalik sur la communauté Ethereum. Dans un système de démocratie liquide, la réputation se manifeste sous la forme du nombre de votes délégués à une personne en particulier. Quelqu’un n’ayant pas de tokens mais jouissant d’une forte réputation pourraient recevoir en délégation 10 millions d’Ethers et disposer ainsi d’un pouvoir considérable.

Autres outils

Les marchés à terme et SegWit2x

Les marchés à terme se sont révélés être des outils puissants. Dans la proposition récente et controversée du fork SegWit2x sur Bitcoin, les marchés à terme ont spéculé sur la valeur attendue de la chaine SegWit2x par rapport celle n’implémentant pas la proposition. L’évaluation des marchés a estimé la chaine SegWit2x à moins de 20% de la chaine non-SegWit2x, de façon constante pendant 3 semaines. Les partisans de SegWit2x abandonnèrent le projet en réalisant qu’ils n’étaient pas parvenus à « construire un consensus suffisant ». Bien qu’il soit difficile de savoir précisément ce qui les a entrainés à cette conclusion, il semble que les marchés à termes aient adressé un signal clair de ce manque de soutien.

D’autres outils en matière de gouvernance sont en cours d’élaboration, sur différentes couches. ZeppelinOS est un ensemble de librairies utilisées communément comme la base de systèmes de tokens sur Ethereum, pour des besoins tels que des ventes publiques de tokens, le vesting de tokens ou le contrôle d’accès aux fonds d’un projet. Aragon tente également de créer des standards d’implémentation de ce type de système, à l’instar des procédures d’incorporation des entreprises immatriculées dans le Delaware.

Forks

Il faut rappeler qu’un fork est toujours une option. En transposant l’idée d’Albert Hirschman sur les choix ouverts aux individus mécontents dans une organisation, on peut dire que la réaction silencieuse consiste à vendre ses tokens, alors que la protestation s’exprime par un fork.

Nous avons assisté à de nombreux exemples de forks jusqu’à présent, et c’est très bien ! Dans les nations physiques, le fork est quasiment impossible. C’était aussi le cas dans le logiciel jusqu’à ce que les blockchains émergent. Elles ont rendu aisé la reprise du code et de tous les états d’un système afin de tenter de le faire évoluer sur un chemin différent. Dans le monde du Web 2.0, le fork correspondrait à la possibilité pour un concurrent de Facebook de reprendre à la fois son logiciel et sa base de données. Vous n’aimez pas la façon dont Facebook assemble votre fil de news? Créez un fork avec le même code, le même graphe social et toutes les photos.

La capacité de forker réduit considérablement l’emprise des systèmes sur les individus et accroit leur diversité, en autorisant bien plus d’expérimentations qu’il ne le sera jamais possible dans les gouvernements modernes, les banques centrales ou les plateformes Web 2.0. Comme dans le cas des scissions d’entreprise, un fork peut être bénéfique quand deux chaines distinctes peuvent servir plus efficacement des besoins différents, en remplaçant une chaine unique inadaptée à les satisfaire simultanément.

Cependant, il est préférable d’éviter les hard forks autant que possible. Un hard fork est un changement sans retour possible et comporte de nombreux inconvénients :

  1. Réduction des effets réseau. Tout le monde ne parle plus une seule et même langue désormais.
  2. Travail supplémentaire. Quiconque utilisait le protocole forké ne peut plus s’appuyer sur le même code, qui nécessite d’être réadapté. Dans un monde toujours plus interconnecté via des processus automatisés et transparents, ces effets se cumulent.
  3. Incertitude et confiance remise en cause. Une fois le changement institué, ceux qui s’appuyaient sur le protocole sans se poser de questions doivent à présent prendre du recul afin de décider de la version à utiliser.

Le besoin d’une gouvernance efficace est d’autant plus critique qu’il n’a jamais été aussi aisé de quitter un système. Il est trivial de forker une blockchain et de copier tout son code et l’état de ses données. La valeur d’une blockchain ne réside pas dans la chaine elle-même, mais dans la communauté et le consensus social qui l’entourent. La gouvernance est ce qui rassemble les communautés et ce qui donne sa valeur au token.

Suggestions pour la communauté

Pour les utilisateurs : passer plus de temps à comprendre la compréhension du système de gouvernance de la blockchain que vous utilisez, plutôt qu’aux épiphénomènes quotidiens. L’actualité est une manifestation du système plus général qui rend possibles des événements particuliers. Il est facile de céder à l’agacement provoqué par les nouvelles du jour, mais la véritable capacité à changer les choses passe par la conception et la modification du système lui-même, plutôt que débattre de ses manifestations.

Pour les développeurs : tenter de financer le travail de développement via l’émission monétaire. Et si vous créez un nouveau token utilisant un système de vote « un vote = un token », considérez le vote quadratique avec verrouillage de jetons, en tant qu’alternative à risque faible et rendement élevé.

Pour chacun : observer et apprendre des expérimentations de gouvernance on-chain qui apparaissent.

Conclusion

Comme pour les organismes, le succès d’une blockchain dépend de sa capacité à évoluer. Ces évolutions s’accompagnent de décisions sur la direction à prendre, et la gouvernance à propos de ces décisions en détermine largement les résultats. Si programmer un système est important, la meta-programmation du système lui-même l’est encore davantage.

Je pense que la gouvernance devrait être la priorité des investisseurs dans notre industrie. Les principes crypto-économiques fondamentaux et les schémas généraux de gouvernance sont essentiels, sous-estimés et mal compris. Les investisseurs peuvent apporter beaucoup de valeur dans la mesure où ils sont conduits à observer et à apprendre de multiples projets au même moment. Ils devraient être actifs dans la gouvernance des tokens auxquelles il participent, et transparents avec la communauté lorsqu’ils estiment que la conception du système peut être améliorée.

Nous sommes en train de faire émerger des systèmes qui nous dépassent. De la même façon que la démocratie et le capitalisme en tant que systèmes déterminent une grande part des comportements autour de nous, les blockchains feront de même sur un périmètre encore plus large. Il s’agit d’organismes doués d’une vie propre et mûs par des objectifs différents de ceux des individus qui les composent. Alors que la technologie pousse ces systèmes à leurs limites, leurs implications deviennent plus prononcées. Il serait sage de considérer leur structure de façon attentive alors qu’elles sont encore très jeunes. Comme toute nouvelle technologie puissante, les blockchains peuvent aller dans de nombreuses directions. En les utilisant convenablement, nous pouvons créer un monde plus prospère et plus libre. Mal utilisées, elles peuvent nous amener là où nous n’avions pas l’intention de nous rendre.

Merci à Vitalik Buterin, Buck Perley, Vlad Zamfir, Luke Duncan, Brian Armstrong, Ralph Merkle, Arthur Brietman, Julia Galef, Dominic Williams, Luis Iván Cuende, Matt Huang, Demian Brenier, Andy Coravos, Chris Burniske, Jim Posen, Balaji Srinivasan, Scott Nolan, Elad Gil, Chris Dixon, Maksim Stepanenko, Albert Wenger, Simon de la Rouviere, Sophia Cui, Lucas Ryan, Jay Graber, et Jeromy Johnson pour les conversations et les idées qui ont contribuées à ce billet.

Philippe Honigman

Entrepreneur et commoner. Philippe s’intéresse aux modèles de gouvernance décentralisée rendues possibles par la blockchain. Il conduit le projet freeftopia, une expérimentation de décentralisation sociale, technologique et économique, et accompagne la transformation numérique de grandes organisations au sein de U Change.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *